YVES CLAVEYROLLES
DOCUMENTS HISTORIQUES OU D'ARCHIVES
ACHATS - VENTES
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LA LEGENDE DU COUP DE L'EVENTAIL D'après un
texte de Robert
LOUZON (extraits d’un texte paru en 1930) A
l'extrémité est de la Régence, à 500 kilomètres environ d'Alger,
sur un point du littoral appelé Calle, la France avait la concession
d'un entrepôt commercial. Le gouvernement français, par la voix de
son représentant à Alger, Deval, avait promis au dey que l'entrepôt
ne serait pas fortifié ( Esquer, La
Prise d'Alger,
p. 53.) ; c'était un emplacement pour faire du commerce, mais rien
de plus ; ce ne devait point être transformé en une place forte.
Or, la France avait fortifié la Calle, et le dey venait de
l'apprendre. « II y avait encore des groupes nombreux d'ennemis sur les pitons, j'espérais un second combat. Ils ne sont pas descendus et j'ai commencé à couper de beaux vergers et à brûler de superbes villages sous les yeux de l'ennemi. » (Dahra, mars 1846.)
« J'ai
laissé sur mon passage un vaste incendie. Tous les villages, environ
deux cents, ont été brûlés, tous les jardins saccagés, les
oliviers coupés. »
(Petite Kabylie, mai 1851.) Le 19 juin 1845, la tribu des Oued-Riah, chassée de ses villages par l'une de ces colonnes incendiaires dont nous avons vu la description chez Saint-Arnaud, se réfugie dans les grottes, toute la tribu, troupeaux compris. La colonne commandée par Pélissier l'y poursuit et la somme de sortir. Celle-ci accepte : elle est même prête à verser comme rançon une importante somme d'argent, mais elle ne veut pas, lorsqu'elle sortira, être massacrée ; elle pose donc une seule condition : que les troupes françaises se retirent. Pélissier refuse. Puis, à trois heures de l'après-midi, il fait allumer, à chaque entrée des grottes, de vastes feux, qu'on alimentera et attisera sans répit tout le restant de la journée et toute la nuit, jusqu'à une heure avant le lever du jour. Au matin, on entre. Un soldat a donné, dans une lettre, le récit de ce qu'il vit la nuit et le matin. « Quelle plume saurait rendre ce tableau ? Voir au milieu de la nuit, à la faveur de la lune, un corps de troupes français occupé à entretenir un feu infernal ! Entendre les sourds gémissements des hommes, des femmes, des enfants et des animaux ; le craquement des rochers calcinés s'écroulant, et les continuelles détonations des armes ! Dans cette nuit, il y eut une terrible lutte d'hommes et d'animaux !
« Le matin, quand on chercha à dégager l'entrée des cavernes, un hideux spectacle frappa des yeux les assaillants. « J'ai visité les trois grottes, voici ce que j'y ai vu : « A l'entrée, gisaient des b½ufs, des ânes, des moutons ; leur instinct les avait conduits à l'ouverture de la grotte pour respirer l'air qui manquait à l'intérieur. Parmi ces animaux, et entassés sous eux, on trouvait des hommes, des femmes et des enfants. J'ai vu un homme mort, le genou à terre, la main crispée sur la corne d'un b½uf. Devant lui était une femme tenant son enfant dans ses bras. Cet homme, il était facile de le reconnaître, avait été asphyxié, ainsi que la femme, l'enfant et le boeuf, au moment où il cherchait à préserver sa famille de la rage de cet animal. « Les grottes sont immenses ; on a compté 760 cadavres ; une soixantaine d'individus seulement sont sortis, aux trois quart morts ; quarante n'ont pu survivre ; dix sont à l'ambulance, dangereusement malades ; les dix derniers, qui peuvent se traîner encore, ont été mis en liberté pour retourner dans leurs tribus ; ils n'ont plus qu'à pleurer sur des ruines. » ( Christian, L'Afrique française, p. 142.)
Crime de soudard subalterne ? Non ! Pélissier, qui en a porté jusqu'ici la responsabilité devant l'histoire, n'a été qu'un exécutant. La responsabilité remontait plus haut ; elle remonte directement au plus haut représentant de la France en Algérie, à celui qui, pendant sept années, fut, au nom de « la France », le maître à peu près absolu de l'Algérie, le gouverneur général Bugeaud, duc d'Isly ; celui-ci avait en effet envoyé à Pélissier l'ordre suivant ( Revue hebdomadaire, juillet 1911, article du général Derrécagaix.) « Orléansville, 11 juin 1845 « Si ces gredins se retirent dans leurs cavernes, imitez Cavaignac aux Sbéhas ! Fumez-les à outrance comme des renards. « Duc d'Isly » « Imitez Cavaignac » ordonnait Bugeaud. En effet, l'année précédente, Cavaignac, futur gouverneur général de la République en Algérie, futur emprisonné du 2 décembre, avait, lui aussi, le premier, enfumé « comme des renards » des Sbéhas réfugiés dans des grottes, « tribu vaincu », « tribu sans défense ». Et deux mois après Pélissier, le 12 août 1845, Saint-Arnaud à son tour, près de Ténès, transformait d'autres grottes en « un vaste cimetière » ; « 500 brigands » y furent enterrés. Le seul résultat de l'interpellation à la Chambre des Pairs fut que Saint-Arnaud tint, à la différence de Pélissier, soigneusement caché son exploit : « personne n'est descendu dans les cavernes ; personne... que moi... Un rapport confidentiel a tout dit au maréchal (Bugeaud), simplement, sans poésie terrible ni images. » ( Lettres du Maréchal Saint-Arnaud, tome II, p. 37.) Ainsi, depuis le républicain Cavaignac, jusqu'aux futurs bonapartistes Pélissier et Saint-Arnaud, en passant par le monarchiste Bugeaud, les hommes les plus représentatifs de tous les clans de la bourgeoisie française ont trempé directement dans ces actes où culminent les deux caractères dominants de la conquête de l'Algérie : la lâcheté et la férocité. Aucune des catégories de la bourgeoisie ne peut en rejeter la responsabilité sur les autres. Le colonialisme étant un produit spécifique du capitalisme, tout le capitalisme avait à se vautrer dans ses horreurs. L'Honneur kabyle Devant cette barbarie, on se sent poussé à rechercher quelques gestes qui fassent exception, quelques gestes de générosité, quelques gestes d'honneur. On les trouve. Mais on les trouve de l'autre côté de la barricade ; on les trouve chez les « barbares », chez ceux qui étaient en état de légitime défense, chez ceux qui étaient à la fois les plus faibles et les moins « civilisés ». Un seul acte de cruauté a pu être reproché à Abd el Kader, commis non pas par lui, mais par un de ses lieutenants. Le 24 avril 1846, un an à peine avant la reddition d'Abd el Kader, alors que celui-ci était aux abois, qu'il n'avait plus rien à donner à manger aux prisonniers, ni même suffisamment d'hommes pour les garder, alors qu'Abd el Kader avait écrit lettres sur lettres pour négocier l'échange des prisonniers et qu'on ne lui avait répondu qu'en jetant en prison celui qu'il avait envoyé pour traiter de cet échange, et alors qu'il était personnellement à plusieurs centaines de kilomètres du lieu où étaient gardés les prisonniers, l'un des deux khalifas chargé de leur garde, Mustapha ben Thamin, ne pouvant plus nourrir les prisonniers (l'autre voulant, au contraire, les relâcher), les fit tuer (Colonel Paul Azan : L'Emir Abd el Kader, p. 221 et suivantes, et aussi p.295..) C'était la réplique aux enfumades du Dahra. Mais, jusque-là, durant quinze années pendant lesquelles il s'opposa à la France, la manière dont Abd el Kader avait traité les prisonniers avait toujours été empreinte de la plus grande générosité ; il les échangeait quand il le pouvait ; sinon, il les libérait sans condition le jour où il ne pouvait plus les nourrir. Nos soudards en étaient tout éberlués : « Abd el Kader, écrit Saint-Arnaud, le 14 mai 1842, nous a renvoyé sans condition, sans échange, tous nos prisonniers. Il leur a dit : "Je n'ai plus de quoi vous nourrir, je ne veux pas vous tuer, je vous renvoie". Le trait est beau pour un barbare » (Lettres du Maréchal Saint-Arnaud, tome I, p. 385.) Saint-Arnaud, évidemment, n'en aurait point fait autant. La « civilisation » bourgeoise est, par définition, exclusive de toute générosité. Quant à la manière dont les prisonniers étaient traités pendant leur détention, rien n'en témoigne mieux que ce trait de l'un des prisonniers faits à Sidi-Brahim. Celui-ci termine ses mémoires en rappelant que lorsqu' Abd el, quelques années après sa reddition, vint à Paris, il offrit, lui, pendant trois jours, dans sa propre famille, l'hospitalité à trois domestiques d'Abd el, qui avaient été ses geôliers, puis, ses fonctions de surveillant aux Tuileries l'ayant mis, quelque temps plus tard, en présence d'Abd el et de deux de ses principaux lieutenants, le khalifa Sidi Kadour ben Allel et l'intendant Kara Mohammed, ces deux hommes et leur ancien prisonnier se serrèrent affectueusement les mains, car, dit Testard, « l'un et l'autre avaient été bons pour moi et j'eus du plaisir à les revoir. » ( Hippolyte Langlois : Souvenirs d'un prisonnier d'Abd el Kader, p. 350.) Combien d'Arabes prisonniers des Français en auraient pu dire autant ? Mais ceux dont l'attitude marqua l'antithèse la plus frappante avec la manière dont la bourgeoisie comprend la guerre, furent les Kabyles. Les Kabyles sont des guerriers. Ils sont traditionnellement habitués à se battre pour l'honneur, non pour le butin ou la conquête. Lorsqu'un dommage avait été causé à un habitant d'un village par un habitant d'un autre village, on vengeait l'honneur par un combat, mais combat qui ne se terminait jamais par l'expropriation des vaincus. De telles guerres étaient donc aussi différentes d'une expédition coloniale que d'un duel l'est d'un assassinat. Ces guerres, dès lors, étaient soumises, tout comme l'est le duel, à des règles, à un véritable Code d'honneur. Ce code, les Kabyles continuèrent à l'appliquer, même contre leurs envahisseurs. C'est ainsi que lors du soulèvement de 1871, les Kabyles prévinrent les colons avant de les attaquer ( Rinn : L'insurrection de 1871 en Algérie, p. 203.). Et ceux des colons qui, au lieu de partir ou de résister, se mirent sous la protection d'un kabyle, sous son « anaia », purent vivre en pleine sécurité durant toute l'insurrection, en plein pays insurgé. Ce fut notamment le cas de 39 habitants de Bordj Menaïel, auxquels le marabout Si Moussa ben Ahmed avait proposé lui-même de se mettre sous son « anaia » ; ce fut également le cas du maire de Bordj Menaïel qui alla se mettre sous la protection des habitants du douar Rouaffa ; et aussi le cas de 30 voyageurs de la diligence de Dellys qui, sur le conseil de l'amine Omar Benzaman allèrent se réfugier dans le caravansérail, et sous la protection d'Azib Zamoun (Rinn : L'insurrection de 1871 en Algérie, pp. 243 et 245.) Or, ce qui est remarquable, c'est que ces Kabyles, sous la protection desquels vécurent les Français, n'étaient nullement traîtres à leurs compatriotes, ni même des partisans tièdes de la cause kabyle, ils étaient au contraire au premier rang des combattants, s'opposant avec l'extraordinaire courage de leur race, à l'avance des troupes françaises. Ce qui n'empêcha pas le gouvernement de la République de commettre à l'égard des insurgés kabyles la même monstruosité que celle qu'il commettait, au même moment, à l'égard des insurgés parisiens : faire poursuivre, condamner et exécuter les chefs de l'insurrection comme coupables de crimes de droit commun ! Comme Ferré, Boumezrag, frère de Mokrani et successeur de celui-ci à la tête de l'insurrection, fut condamné à mort pour pillage et assassinat ! Thiers ne se contentait pas de tuer ; en Afrique comme à Paris, il lui fallait déshonorer. L'EXPROPRIATION « La liberté des habitants de toutes les classes, leur religion, leurs propriétés, leur industrie ne recevront aucune atteinte... Le général en chef en prend l'engagement sur l'honneur. » Général de Bourmont (5 juillet 1830) La bourgeoisie tue, mais il faut lui rendre cette justice qu'elle ne tue pas pour le plaisir ; elle tue pour que ça lui rapporte. Le fer de Lorraine et le coke de la Ruhr furent l'enjeu de la guerre aux millions de cadavres ; l'expropriation des indigènes, la réduction des indigènes à l'état de prolétaires, de producteurs travaillant pour la plus-value sur les terres que jusque-là ils cultivaient librement, tel est le but de toute conquête coloniale ; tel fut le but de la conquête de l'Algérie. « Les propriétés des habitants ne recevront aucune atteinte... » Tel était l'engagement solennel qu'avait pris la France, le 5 juillet 1830, en entrant à Alger. Voyons comment cette promesse fut respectée. Terres personnelles et terres de tribus II y avait en Algérie, comme ce fut le cas aussi à certaines époques, dans bien d'autres pays, en Europe par exemple, avant la Révolution, deux grandes sortes de propriétés. L'une dominait dans les montagnes et les oasis, c'est-à-dire là où la culture, revêtant plus ou moins un caractère de jardin, nécessite un aménagement permanent : terrasses en montagne, irrigation en oasis, plantation d'arbres dans les deux cas. L'autre mode de propriété était celui qui prédominait en plaine, c'est-à-dire là où il suffit de semer dans le grand espace nu. Dans les montagnes et les oasis, la propriété était personnelle, elle était identique à notre propriété paysanne ; chaque lopin de terre, chaque « jardin » avait son propriétaire particulier, bien déterminé, jouissant seul du droit de cultiver sa terre, d'en récolter les fruits, et de disposer de la terre comme il l'entendait, par vente, donation, etc. Dans la plaine au contraire, c'était la tribu qui était propriétaire ; chaque membre de la tribu avait le droit de cultiver sur le territoire de la tribu toute la portion de terres qu'il pouvait cultiver ; sur les terres qu'il cultivait ainsi, il acquérait une sorte de droit de jouissance qui passait à ses héritiers, mais ce droit disparaissait dès que lui ou ses héritiers cessaient de cultiver. Le droit de propriété individuelle se trouvait ainsi limité au droit au travail, au droit à travailler la terre et à disposer des fruits de la terre qu'on avait travaillée ; il ne comprenait pas le droit de disposer de la terre : la terre était à la tribu et ne pouvait en sortir sans la volonté de la tribu. Puisque le membre de la tribu n'était pas propriétaire, lorsqu'il avait à se plaindre de ne pas jouir de ce à quoi il avait droit comme membre de la tribu, il avait à se plaindre non pas d'un empiétement sur son bien de la part d'un particulier, mais d'un abus de pouvoir des chefs de la tribu. La contestation revêtait donc le caractère d'une question administrative, et non d'une question de droit privé ; il s'ensuivait que celle-ci était portée, non devant les tribunaux, mais devant l'autorité administrative supérieure, c'est-à-dire devant le dey. Les «juristes à l'oeuvre » De ces deux catégories de terres, ce fut la seconde, celles de terres de la tribu, qui furent la première à susciter les plus grandes convoitises. Terres de plaine, elles étaient beaucoup plus intéressantes pour la culture européenne ; d'autre part, le fait que leur mode particulier de propriété n'avait pas d'équivalent dans l'Europe bourgeoise permettait à la qualité fondamentale de la bourgeoisie, l'hypocrisie, de s'exercer pleinement. Les juristes ont été les pionniers de l'émancipation bourgeoise ; ce furent eux qui, durant les siècles qui séparent le Moyen Age de la Révolution, mirent debout ces chefs-d'½uvre de casuistique, qui transformèrent progressivement, sans presque qu'on ne s'en aperçoive, le droit féodal en droit bourgeois, le pouvoir du grand seigneur en pouvoir de la « nation ». Il était tout indiqué que pour conquérir l'Algérie, pour faire passer les terres d'Algérie des mains des cultivateurs arabes dans celles des capitalistes français, tout en ne portant « aucune atteinte aux propriétés des habitants », on les appelât à la rescousse. Ils accoururent : leur travail d'expropriation fut le digne complément du travail des massacreurs. On commença par déclarer (ordonnance du 1er octobre 1844) que toute terre non cultivée sur laquelle un droit de propriété n'aurait pu être prouvé avant une certaine date ferait parti du domaine public. Comme les tribus n'ont généralement pas de titres de propriété et que la plus grande partie de leurs terres sert uniquement de parcours pour l'élevage, il s'ensuivait que les tribus allaient se trouver expropriées sans indemnités de toutes leurs terres de parcours, privées ainsi de ce qui dans ces pays secs constituait la plus grande richesse : les troupeaux. Comme on n'était encore qu'en 1844, c'est surtout à proximité des grands ports que cette ordonnance fut appliquée. C'est en vertu d'elle que furent expropriées les trois plaines de la Mitidja (à côté d'Alger), d'Oran et de Bône, qui, aujourd'hui, constituent la base essentielle du capitalisme algérien, car ce sont les trois grandes plaines à vin. En ce qui concerne la région d'Alger seulement, sur 111 001 hectares seulement qui furent soumis à la vérification, 78 OO0, soit près des trois quarts, furent, en vertu de l'ordonnance de 1844, déclarés appartenir au domaine public. L'année qui suivit cette ordonnance, tout le Dahra, c'est-à-dire toute la région montagneuse du littoral, entre Alger et Oran, était soulevée. Il était prudent de revenir en arrière. En conséquence, une loi de 1851 déclara solennellement, non moins solennellement que ne l'avait fait le général de Bourmont en 1830, que la propriété était « inviolable », « sans distinction entre les indigènes et les Français ». Mais, entre ceux qui font les lois et ceux qui sont chargés de les appliquer, on sait se comprendre. Ceux qui sont chargés d'appliquer les lois savent qu'il est parfois nécessaire de faire une loi qui pose à grand tralala un grand principe, mais que, dans ce cas, si ce principe est contraire aux intérêts de la bourgeoisie, leur devoir strict est... de tourner le principe. C'est ce que s'empressa de faire l'Administration algérienne : pour cela ses juristes inventèrent la théorie du « cantonnement ». S'il y avait contestation entre membres d'une tribu sur leur droit à la jouissance, de telle ou telle terre, c'était, avons-nous dit, l'autorité administrative, le dey, qui statuait. Puisque le dey était juge, c'était donc qu'il était propriétaire ! Et donc, l'Etat français étant successeur du dey, c'est maintenant lui qui est propriétaire des terres de tribus ; la tribu n'est que le locataire de l'Etat ! Par suite, sans violer le droit déclaré « inviolable » de la propriété, en vertu simplement du droit qu'a tout propriétaire de rentrer, quand bon lui semble, en possession de tout ou partie de sa propriété, l'Etat a le droit de réduire les terres de la tribu. Celle-ci ne pourra plus jouir des terres qu'elle faisait parcourir à son bétail, ou qu'elle ensemençait, depuis des temps immémoriaux ; elle sera désormais « cantonnée » sur une fraction seulement de ces terres ; le reste sera repris par le domaine public qui le livrera aux colons européens (C'est aussi la théorie du « cantonnement » qui est actuellement appliquée au Maroc, du moins depuis le départ de Lyautey, car celui-ci, rendons-lui cette justice, n'avait jamais voulu en entendre parler, malgré toutes les pressions des colons français au Maroc) En vertu de la loi de 1851, complétée par le « cantonnement », plus de 60 000 hectares passèrent des mains des tribus arabes entre celles de l'Etat français. Cependant, le cantonnement ne persista pas. Napoléon III, qui était assez froussard, avait été effrayé, lors de son voyage en Algérie, des conséquences du cantonnement. En conséquence, il fit proclamer... un nouveau principe : non, l'Etat n'avait pas le droit de propriété sur les terres de tribus, les tribus étaient bien, elles-mêmes, propriétaires, propriétaires collectifs de leurs terres. Mais ces terres, dans l'intérêt des tribus elles-mêmes, il faut s'assurer de leurs limites ; on va donc, après « enquête », délimiter le territoire de chaque tribu, et délimiter à l'intérieur de ce territoire, le territoire de chaque douar ; ainsi toutes les tribus et les fractions de tribu auront une propriété bien précise, bien déterminée, bien assurée : ce sera parfait. Tel fut l'objet du sénatus-consulte de 1863, qui, malgré quelques modifications de détails est actuellement la base de la législation algérienne en la matière. Seulement... il y a un seulement. En même temps qu'on délimitera les terres des tribus et qu'on les répartira entre les douars, on délimitera aussi, dit le sénatus-consulte, quelles sont celles qui appartiennent au domaine public. L'administration compris aussitôt : on « enquêta » et on délimita à tour de bras et dans les terres ainsi délimitées, les meilleures, sous prétexte que la tribu ne pouvait pas produire de titres de propriété suffisants, furent classées... dans le domaine public. Ces opérations, qui devaient renforcer le droit de propriété des indigènes, devinrent ainsi « un des moyens les plus actifs de leur spoliation » ; — ce n'est pas moi qui le dit, c'est le professeur Larcher, la plus haute autorité en matière de droit algérien ( Larcher : Traité de Législation algérienne, t. III, p. 95.). Ainsi, dès 1900, en vertu du sénatus-consulte de 1863 et des lois suivantes, 2 250 560 hectares avaient été classés comme domaines de l'Etat, cela rien que dans le Tell (c'est-à-dire : non compris hauts-plateaux et région saharienne). Chaque nouvelle et plus précise affirmation de l'inviolabilité de la propriété arabe entraînait donc une nouvelle et plus étendue spoliation. Farce sinistre dont le grotesque ne fait que souligner le tragique. Expropriation « à la turque » Tout ce que nous venons de dire ne s'applique qu'aux terres de tribus. Là où la terre est propriété individuelle, dans la montagne, dans l'oasis, ou à la ville, là où la propriété de chacun se trouve déterminée par des titres précis, il fallait autre chose, car, bien entendu, il fallait aussi pouvoir s'en emparer, chaque fois qu'on le jugeait bon. Dans
les débuts, pendant une dizaine d'années, on ne s'embarrassa point,
à vrai dire, de théorie juridique ; on prenait ce dont on avait
besoin ; l'expropriation des indigènes se trouvait « le plus
souvent le résultat d'une véritable voie de fait » ( Larcher :
Traité
de Législation algérienne,
t. III, p. 428.). Ce fut le cas notamment pour presque toute la
propriété urbaine d'Alger. «Avisé,
le général en chef fait, le 17, doubler les postes et inviter les
deux muphtis à remettre à la commission les clés de la mosquée.
Il fait publier un ordre relatif à l'occupation du temple et se
terminant ainsi : "La croix et l'étendard de France seront
fixés au minaret et saluées par les batteries de terre et de
mer." En vertu de l'ordonnance de 1844 et de son complément, la loi de 1851, on peut en effet exproprier pour toute fondation ou agrandissement d'un centre de population ou de son territoire. Il s'ensuit que, pour faire passer des propriétés appartenant à des indigènes entre les mains de Français, il suffit de décider la fondation ou l'extension d'un village ; on peut alors exproprier non seulement les terrains nécessaires à l'exécution des rues, des places et de tous les ouvrages publics du village, ce qui est naturel, mais aussi ceux sur lesquels seront édifiés les maisons des habitants du village, leurs jardins, et toutes les terres qu'on décidera de leur attribuer... Si on ajoute à cela que, contrairement à la loi de France, l'expropriation en Algérie, n'est pas prononcée par le jugement d'un tribunal, mais par une simple décision administrative, qu'on n'a donc même pas la garantie que le cas pour lequel on vous exproprie rentre bien dans ceux prévus par la loi, — que, d'autre part, l'indemnité qui vous est allouée n'est pas prononcée, comme en France, par un jury d'expropriation composé de propriétaires, mais par le tribunal civil, on comprendra que personne, en Algérie, n'est sûr de sa propriété, que l'Administration peut, à tout moment, vous l'enlever pour un morceau de pain, afin simplement de la donner à un autre ; cette expropriation n'a rien de commun avec celle utilisée dans les pays bourgeois, ce n'est plus une procédure française, mais une procédure à la turque » ( Larcher : Traité de Législation algérienne, t. III, p. 441.). Procédure à la turque qui a permis au conquérant d'exproprier, presque sans bourse délier, une multitude de vaincus, réduits désormais à servir comme salariés chez leur expropriateur. Deux millions et demi d'hectare « séquestrés » d'un seul coup ! Les sommes qui furent données aux expropriés, si faibles qu'elles aient été, ne provenaient d'ailleurs généralement pas des caisses de l'Etat, mais de la poche des indigènes, et voici comment : L'expropriation a son complément dans le séquestre. Toute tribu qui s'est révoltée peut avoir ses terres séquestrées. Or comme, jusqu'en 1871, les révoltes furent à peu près continuelles en Algérie, on voit de quelle ressource fut le séquestre. Le plus important fut opéré après la grande insurrection kabyle de 1871. Le séquestre était là d'autant plus nécessaire qu'on se trouvait en plein pays de propriété individuelle, en pays où il était donc impossible de s'approprier des terres par les procédés de « cantonnement », de « délimitation », etc. pratiqués dans les régions à terres de tribus. 2 639 000 hectares furent ainsi, d'un seul coup, séquestrés en Kabylie, soit plus de quatre fois la surface des départements de Seine et Seine-et-Oise réunis. Comme il était cependant impossible de trouver du jour au lendemain suffisamment de colons européens pour occuper toutes ces terres, on ne garda que les meilleures ; les autres, les kabyles furent autorisés à les racheter moyennant le paiement du cinquième de leur valeur, et avec l'argent ainsi perçu, l'Etat français paya les indemnités pour les terres qu'ils expropria dans les régions qui ne s'étaient pas insurgées... Le bilan Au total, si l'on considère par exemple la période allant de 1871 à 1895, l'une de celles où la « colonisation » fut la plus active, on arrive à ces résultats : Au cours de ces 24 années, 629 428 hectares furent livrés par l'Etat aux colons européens. Sur ces 629 428 hectares, 43 943 seulement provenaient d'achats opérés de gré à gré par l'Etat, soit moins de 7 % ( Il est d'ailleurs probable que ces achats de gré à gré ont, pour la plupart, été faits à des Européens.) en revanche, 495 832 hectares, soit 78 % (1) provenaient des différents modes de spoliation que nous avons dits : 176 166 hectares provenaient du domaine de l'Etat, lui-même constitué par « cantonnement », « délimitation », etc. 85 291 hectares provenaient de l'expropriation, et 234 375 du séquestre (De Peyerimhoff : Enquête sur les résultats de la colonisation officielle de 1871 à 1894, p. 73.). Les grands écrivains sentent parfois remarquablement bien les grands phénomènes sociaux ; ils laissent alors des descriptions qui sont des chefs-d'½uvre d'histoire. Isabelle Eberhardt, le grand écrivain du désert, a donné, dans une nouvelle, parue dans l’Akhbar, le récit exact et complet de l'expropriation de l'indigène algérien, le récit de tout ce que ces « cantonnements », ces expropriations ont signifié réellement pour ceux qui en furent victimes, quelles douleurs elles entraînèrent, et quelles haines elles accumulèrent au cour des expropriés. Nous croyons devoir reproduire intégralement ce document qui condense sous la forme humaine les sèches analyses qui précèdent. ( Isabelle Eberhardt : Pages d'Islam, p. 157 et suivantes.). Criminel Dans le bas-fond humide, entouré de hautes montagnes nues et de falaises rouges, on venait de créer le « centre » de Robespierre. Les terrains de colonisation avaient été prélevés sur le territoire des Ouled-Bou-Naga, des champs pierreux et roux, pauvres d'ailleurs... Mais les « directeurs », les « inspecteurs » et d'autres fonctionnaires d'Alger, chargés de « peupler » l'Algérie et de toucher des appointements proconsulaires n'y étaient jamais venus. Pendant un mois, les paperasses s'étaient accumulées, coûteuses et inutiles, pour donner un semblant de légalité à ce qui, en fait, n'était que la ruine d'une grande tribu et une entreprise aléatoire pour les futurs colons. Qu'importait ? Ni de la tribu, ni des colons, personne ne se souciait dans les bureaux d'Alger... Sur le versant ouest de la montagne, la fraction des Bou-Achour occupait depuis un temps immémorial les meilleures terres de la région. Unis par une étroite consanguinité, ils vivaient sur leurs terrains sans procéder à aucun partage. Mais l'expropriation était venue, et on avait procédé à une enquête longue et embrouillée sur les droits légaux de chacun des fellah au terrain occupé. Pour cela on avait fouillé dans les vieux actes jaunis et écornés des cadis de jadis, on avait établi le degré de parenté des Bou-Achour entre eux. Ensuite, se basant sur ces découvertes, on fit le partage des indemnités à distribuer. Là encore, la triste comédie bureaucratique porta ses fruits malsains... * * Le soleil de l'automne, presque sans ardeur, patinait d'or pâle les bâtiments administratifs, laids et délabrés. Alentour, les maisons en plâtras tombaient en ruine, et l'herbe poussait sur les tuiles ternies, délavées. En face des bureaux, la troupe grise des Ouled-Bou-Naga s'entassait. Accroupis à terre, enveloppés dans leurs burnous d'une teinte uniformément terreuse, ils attendaient, résignés, passifs. Il y avait là toutes les variétés du type tellien ; profils berbères aux traits minces, aux yeux roux d'oiseaux de proie ; face alourdies de sang noir, lippues, glabres ; visages arabes, aquilins et sévères. Les voiles roulés de cordelettes fauves et les vêtements flottants, ondoyant au gré des attitudes et des gestes, donnaient aux Africains une nuance d'archaïsme, et sans les laides constructions « européennes » d'en face, la vision eut été sans âge. Mohammed Achouri, un grand vieillard maigre au visage ascétique, aux traits durs, à l'½il soucieux, attendait un peu à l'écart, roulant entre ses doigts osseux les grains jaunes de son chapelet. Son regard se perdait dans les lointains où une poussière d'or terne flottait. Les fellahs, soucieux sous leur apparence résignée et fermée, parlaient peu. On allait leur payer leurs terres, justifier les avantages qu'on avait, avant la possession définitive, fait miroiter à leurs yeux avides, à leurs yeux de pauvres et de simples. Et une angoisse leur venait d'attendre aussi longtemps... On les avait convoqué pour le mardi, mais on était déjà au matin du vendredi et on ne leur avait encore rien donné. Tous les matins, ils venaient là, et, patiemment attendaient. Puis, ils se dispersaient par groupes dans les cafés maures de C..., mangeaient un morceau de galette noire, apportée du douar et durcie, et buvaient une tasse de café d'un sou... Puis, à une heure, ils retournaient s'asseoir le long du mur et attendre... Au « magh' reb » (Coucher du soleil.), ils s'en allaient, tristes, découragés, disant tout bas des paroles de résignation... et la houle d'or rouge du soleil couchant magnifiait leurs loques, paraît leur lente souffrance ; A la fin, beaucoup d'entre eux n'avaient plus ni pain ni argent pour rester à la ville. Quelques-uns couchaient au pied d'un mur, roulés dans leurs haillons... Devant les bureaux, un groupe d'hommes discutaient et riaient : cavaliers et gardes champêtres se drapaient dans leur grand burnous bleu et parlaient de leurs aventures de femmes, voire même de boisson. Parfois un fellah, timidement venait les consulter... Alors, avec le geste évasif de la main, familier aux musulmans, les « mokhzenia » ( Mokhazni, cavalier d'administration.) et les « chenâbeth » (Chenâbeth, pluriel, par formation arabe, du mot sabir Chambith, garde champêtre.) qui ne savaient pas, eux aussi, répondaient : « Osbor !... » Patiente... Le fellah courbait la tète, retournait à sa place, murmurant : « II n'est d'aide et de force qu'en Dieu, le Très Haut ! » Mohammed Achouri réfléchissait et, maintenant, il doutait, il regrettait d'avoir cédé ses terres. Son c½ur de paysan saignait à la pensée qu'il n'avait plus de terre... De l'argent ? D'abord, combien lui en donnerait-on ?... puis qu'en ferait-il ? où irait-il acheter un autre champ, à présent qu'il avait vendu un lopin de terre nourricière ? Enfin, vers neuf heures, le caïd des Ouled-Bou-Naga, un grand jeune homme bronzé, au regard dur et ferme, vint procéder à l'appel nominatif des gens de sa tribu... Un papier à la main, il était debout sur le seuil des bureaux. Les fellah s'étaient levés avec une ondulation marine de leurs burnous déployés... Ils voulurent saluer leur caïd... Les uns baisèrent son turban, les autres son épaule. Mais il les écarta du geste et commença l'appel. Son garde-champêtre, petit vieillard chenu et fureteur, poussait vers la droite ceux qui avaient répondu à l'appel de leur nom, soit par le « naâm » traditionnel, soit par : « C'est moi... » Quelques-uns risquèrent même un militaire « brésent » (présent). Après, le caïd les conduisit devant les bureaux qu'ils désignent du nom de « Domaine » (recette, contributions, domaines, etc.) Le caïd entra. On lui offrit une chaise. Un cavalier, sur le seuil, appelait les Ouled-Bou-Naga et les introduisit un à un. Parmi ces derniers, Mohammed Achouri fut introduit. Devant un bureau noir, tailladé au canif, un fonctionnaire européen, en complet râpé, siégeait. Le khoja, jeune et myope, avec un pince-nez, traduisait debout. « Achouri Mohammed ben Hamza... tu es l'arrière petit cousin d'Ahmed Djilali ben Djilali, qui possédait les terrains au lieu dit « Oued Nouar », fraction des Bou-Achour. Tu as donc des droits légaux de propriété sur les champs dits Zebboudja et Nafra... Tous comptes faits, tous frais payés, tu as à toucher, pour indemnité de vente, la somme de onze centimes et demi (Rigoureusement authentique. (Note d'Isabelle Eberhardt).) ... Comme il n'y a pas de centimes, voilà. » Et le fonctionnaire posa deux sous dans la main tendue du fellah. Mohammed Achouri demeura immobile, attendant toujours. — Allez « roh ! balek !» — Mais j'ai vendu ma terre, une charrue (Une « charrue » de terre est la surface qui correspond à ce qu'un Arabe peut approximativement cultiver avec une charrue, environ 10 hectares.) et demie de champs et plusieurs hectares de forêt (broussailles)... Donne moi mon argent ! ~ Mais tu l'as touché... C'est tout ! Allez, à un autre ! Abdallah ben Taib Djellouli ! — Mais ce n'est pas un paiement, deux sous !... Dieu est témoin... — Nom de dieu d'imbécile ! « Balek fissaâ ! » Le cavalier poussa dehors le fellah qui, aussitôt dans la rue, courba la tête, sachant combien il était inutile de discuter. En un groupe compact, les Ouled-Bou-Naga restaient là, comme si une lueur d'espoir leur restait dans l'inclémence des choses. Ils avaient le regard effaré et tristement stupide des moutons à l'abattoir. « II faut aller réclamer à l'administrateur » suggéra Mohammed Achouri. Et ils se rendirent en petit nombre, au milieu de la ville. L'administrateur, brave homme, eut un geste évasif des mains... « Je n'y peux rien... Je leur ai bien dit, à Alger, que c'était la ruine pour la tribu... Ils n'ont rien voulu savoir, ils commandent, nous obéissons... Il n'y a rien à faire. » Et il avait honte en disant cela, honte de l'oeuvre mauvaise qu'on l'obligeait à faire. Alors, puisque le « hakem », qui ne leur avait personnellement jamais fait de mal, leur disait qu'il n'y avait rien à faire, ils acceptèrent en silence leur ruine et s'en allèrent, vers la vallée natale, où ils n'étaient que des pauvres désormais. Ils ne parvenaient surtout pas à comprendre et cela leur semblait injuste, que quelques-uns d'entre eux avaient touché des sommes relativement fortes, quoique ayant toujours labouré une étendue bien inférieure à celle qu'occupaient d'autres, qui n'avaient touché que des centimes, comme Mohammed Achouri. Un cavalier, fils de fellah, voulut bien leur expliquer cette inégalité de traitement. « Mais qu'importe la parenté avec des gens qui sont morts et que Dieu a en sa miséricorde ? dit Achouri. Puisque nous vivons en commun, il fallait donner le plus d'argent à celui qui labourait le plus de terre !... — Que veux-tu ? Ce sont les « hokkam »... Ils savent mieux que nous... Dieu l'a voulu ainsi... Mohammed Achouri, ne trouvant plus de quoi vivre, quand le produit de la vente de ses bêtes fut épuisé, s'engagea comme valet de ferme chez M. Gaillard, le colon qui avait eu la plus grande partie des terres des Bou-Achour. M. Gaillard était un brave homme, un peu rude d'ailleurs, énergique et, au fond, bon et honnête. Il avait remarqué l'attitude nettement fermée, sournoise, de son valet. Les autres domestiques issus de la tribu étaient, eux aussi, hostiles, mais Mohammed Achouri manifestait un éloignement plus résolu, plus franc, pour le colon, aux rondeurs bon enfant duquel il ne répondait jamais. Au lendemain de la moisson, comme le c½ur des fellah saignait de voir s'entasser toute cette belle richesse née de leur terre, les meules de M. Gaillard et sa grange à peine terminée, flambèrent par une belle nuit obscure et chaude. Des preuve écrasantes furent réunies contre Achouri. Il nia, tranquillement, obstinément, comme dernier argument de défense. Et il fut condamné. Son esprit obtus d'homme simple, son c½ur de pauvre dépouillé et trompé au nom de lois qu'il ne pouvait comprendre, avaient, dans l'impossibilité où il était de se venger du Beyiik (L'Etat), dirigé toute sa haine et sa rancune contre le colon, l'usurpateur. C'était celui-là, probablement, qui s'était moqué des fellah et qui lui avait donné à lui, Achouri, les dérisoires deux sous d'indemnité pour toute cette terre qu'il lui avait prise ! Lui, au moins, il était à portée de la vengeance... Et, l'attentat consommé, cet attentat que Mohammed Achouri continuait à considérer comme une ½uvre de justice, le colon se demandait avec une stupeur douloureuse ce qu'il avait fait à cet Arabe, à qui il donnait du travail, pour en être haï à ce point... Ils ne se doutaient guère, l'un et l'autre, qu'ils étaient maintenant les solidaires victimes d'une même iniquité grotesquement triste ! Le colon, proche et accessible, avait payé pour les fonctionnaires lointains, bien tranquilles dans leurs palais d'Alger... Et le fellah ruiné avait frappé, car le crime est souvent, surtout chez les humiliés, un dernier geste de liberté. Isabelle Eberhardt d raison : ce n'est ni Gaillard, ni l'administrateur qui sont individuellement coupables ; et elle se trompe quand, dans sa haine de « blédarde » pour l'homme de la ville, elle accuse les fonctionnaires lointains « bien tranquilles dans leurs palais d'Alger ». Le crime est plus profond, et plus général : ce n'est pas le crime d'individus ni de bureaucrates, c'est le crime d'une classe. C'est le crime que commet la classe bourgeoise, en chaque pays, y compris le sien, lorsqu'elle y commence son histoire. C'est le crime de l'« accumulation primitive ». Pour que le capitalisme puisse s'installer dans un pays, pour que l'exploitation du prolétariat par les détenteurs du capital puisse commencer, deux choses sont nécessaires : il faut, d'une part, qu'il y ait des prolétaires, c'est-à-dire des hommes privés de tout moyen de produire, et, d'autre part, des capitalistes, c'est-à-dire des hommes détenant les moyens de production dont les autres ont été privés. Autrement dit, il faut qu'il y ait séparation entre le moyen de production et le producteur, entre la terre ou l'outil et le travailleur. Cette séparation ne peut s'obtenir que par la violence. L'expropriation des travailleurs de leurs moyens de travail est l'opération de force préliminaire, qui prélude à l'établissement du capitalisme en tous pays ; les économistes désignent cette opération sous l'euphémisme d'« accumulation primitive ». Celle-ci s'opère aussi bien au sein d'un même peuple par des expropriateurs appartenant à la même race que les expropriés, qu'à l'égard d'un peuple étranger, par la bourgeoisie d'un peuple conquérant à l'égard d'un peuple vaincu. Avant de pratiquer la « colonisation », c'est-à-dire l'expropriation de peuples appartenant à d'autres pays que le sien, la bourgeoisie européenne a commencé par exproprier, dans son propre pays, ses frères de race, de religion et de langue. Et même les procédés qu'elle emploie sont les mêmes dans les deux cas. Lisez le grand chapitre du Capital de Karl Marx sur l'« accumulation primitive », et vous serez frappé par la similitude des procédés employés par la bourgeoisie britannique pour exproprier ses paysans, entre le XVIe et le XVIIe siècle, et de ceux employés par la bourgeoisie française au XIXe pour exproprier le fellah algérien. Dans les deux cas il s'agit de paysans dont une grande partie de la propriété est une propriété collective, qui sert à l'élevage, élevage qui est à leurs maigres cultures l'appoint indispensable pour qu'ils puissent vivre. Dans les deux cas, leur droit de propriété sur ces terres est indéniable. Dans les deux cas, le seigneur, ici le dey, là l'ancien seigneur féodal, n'a aucun droit de propriété privé sur ces terres collectives, mais simplement un droit politique, le droit de les administrer, d'en régler la jouissance entre les co-participants. Or dans les deux cas, on exproprie le paysan de ces terres, et dans les deux cas, on couvre l'expropriation de la même fiction juridique, à savoir : que le droit d'administrer entraîne le droit de propriété, que le droit régalien du seigneur féodal, est la même chose que le droit de propriété privé, au sens bourgeois et moderne du mot ! La procédure des « enclosures », de la clôture des terres communales en Angleterre, est l'exact pendant de celle de l'« enquête » algérienne, de la délimitation des terres de tribus en Algérie. La colonisation n'est donc pas, en fait, ce qu'elle paraît être à première vue ; elle n'est pas affaire de race et elle est encore moins affaire de religion ; elle n'a pour raison ni d'exterminer une race ennemie, ni de convertir des « infidèles » ; elle est simplement l'extension à d'autres parties de la planète du système à fabriquer des prolétaires que la bourgeoisie a commencé à appliquer chez elle dès sa naissance. Il nous reste maintenant à voir comment, après l'accumulation primitive, s'est poursuivie en Algérie, l'accumulation tout court ; quelle y est actuellement la situation respective des expropriateurs et des expropriés, du capitalisme européen et de la population indigène.II. LA PERIODE DE L'EXPLOITATION La concentration du capitalisme et le développement de ses « fossoyeurs » « La France marchera en avant, nous nous retirerons ; mais elle sera forcée de se retirer, et nous reviendrons... Vois-tu la vague se soulever quand l'oiseau l'effleure de son aile ; c'est l'image de votre passage en Afrique. » (Lettre de chefs arabes à Lamoricière.) CIVILS ET MILITAIRES La bourgeoisie capitaliste règne aujourd'hui en Algérie sans partage, mais ce n'est pas immédiatement qu'il en a été ainsi. Le pouvoir de la bourgeoisie a suivi en Algérie le même cours qu'en France. Ce fut l'avènement de la IIe République qui marqua l'établissement définitif de la domination bourgeoise en France ; ce fut pareillement la IIe République qui amena son établissement définitif en Algérie. Jusqu'à l'avènement de la IIe République, ou, plus précisément jusqu'à son avènement réel, c'est-à-dire jusqu'au coup d'Etat raté de Mac Mahon, deux pouvoirs se disputaient en Algérie : la bureaucratie et le capitalisme. Pendant cinquante ans, de 1830 à 1880, toute l'histoire des Européens en Algérie se réduit à la lutte du militaire et du civil, la lutte entre l'administrateur militaire d'un côté, le commerçant et le colon de l'autre. Deux pouvoirs, deux conceptions Pour l'administration militaire, il s'agissait uniquement de gouverner l'indigène ; pour le civil européen, il s'agissait de l’exploiter. Les militaires estimaient qu'il fallait, le moins possible, toucher à la société indigène : « Que celle-ci reste économiquement, et même politiquement ce qu'elle est, avec seulement, à côté du grand chef indigène, le dirigeant et le surveillant, l'officier du bureau arabe ». Pour le militaire, l'Européen civil est l'intrus ; il l'est à un double titre : d'une part on ne saurait lui appliquer, sans une résistance forcenée de sa part, les règles édictées par le bureau arabe pour les indigènes, et d'autre part, de par sa seule présence, il est pour la société indigène un ferment de dissolution, et en trouble ainsi l'administration. S'il arrive au militaire de songer à l'installation de colons européens, il ne la conçoit, comme ce fut le cas pour Bugeaud, que sous la forme de villages de soldats ou d'anciens soldats qui cultiveraient la terre tout en restant soumis à la discipline militaire, des colons qui iraient jusqu'à se marier « au tambour » (2) Chez le civil, commerçant, industriel, colon, la conception de l'utilisation de l'Algérie était toute autre. Celui-ci venait en Algérie pour gagner de l'argent, en gagner plus qu'en Europe, mais en gagner selon la manière qu'il connaissait, celle dont on le gagne en Europe : en faisant travailler les salariés. Or, pour cela, il fallait « coloniser ». Coloniser c'est-à-dire instaurer en Algérie le régime d'Europe, remplacer la société indigène par une société bourgeoise où l'indigène serait l'ouvrier et l'Européen le patron ; il fallait substituer aux modes de production, d'appropriation et d'organisation des société arabes et berbères, les modes de production, d'appropriation et d'organisation des société bourgeoises. Ces deux conceptions s'excluaient l'une l'autre. C'est pourquoi, durant cinquante ans, tous les efforts de l'administration militaire tendent à limiter le plus possible l'établissement et l'activité des Européens. Durant ce premier demi-siècle la plus grande partie de l'Algérie sera « territoire arabe » ; l'Européen ne pourra y pénétrer que dans un but d'« utilité publique », et moyennant une autorisation spéciale et personnelle. Sur le territoire non arabe, les Européens pourront s'établir sans autorisation, mais, sauf dans les grandes villes et leurs abords immédiats, ils y resteront soumis, jusqu'en 1848, aux administrateurs militaires qui sont pourvus, à leur égard, de tous les pouvoirs, même celui de prononcer la séparation des époux. Dans les grandes villes elles-mêmes, la sécurité de l'Européen n'est pas assurée : sur simple décision du Gouverneur général, tout Européen pouvait être expulsé de la localité où il habitait, et même de l'Algérie entière, si « citoyen français » qu'il fût. Ce sont là des conditions qui sont exactement le contraire de celles qui conviennent au développement économique de la bourgeoisie, celle-ci ayant, avant tout, besoin d'une certaine sécurité, besoin d'être à l'abri de l'arbitraire administratif. Aussi, pendant ces cinquante années, la lutte est-elle incessante entre les deux éléments. Toute l'activité politique et littéraire de l'Algérie, durant cette période, est dirigée contre les « bureaux arabes ». Dans les plus petits « bleds » comme dans les grandes villes, en Algérie comme à Paris dans les bureaux des ministères, la lutte ne cesse pas ; elle atteint son point culminant en 1870 lorsque la population d'Alger, son Conseil municipal en tête, fait rembarquer de force le général Walsim Esterhazy, gouverneur par intérim. En amenant la victoire définitive de la bourgeoisie en France, la IIIe République amena, en Algérie, la victoire des civils. Dès octobre 1870, le gouvernement de la Défense nationale décrète que le Gouverneur général de l'Algérie ne sera plus un gouverneur militaire, mais un gouverneur civil ; cependant, on commence tout d'abord par nommer comme gouverneurs civils exclusivement des militaires. Ce n'est qu'en 1879 que, pour la première fois, un civil est nommé Gouverneur général : Albert Grévy, frère du Président de la République. Le premier acte de Grévy fut de rattacher au territoire civil, c'est-à-dire d'enlever à l'administration militaire, 5 millions d'hectares, habités par un million d'indigènes. De ce jour, la question était réglée ; la lutte semi-séculaire prenait fin ; le capitalisme triomphait. Depuis lors, seuls les « Territoires du Sud », où la colonisation est à peu près impossible, et où ne vivent que fort peu d'Européens, restent sous la domination des « bureaux arabes ». Le joug de ceux-ci y est d'ailleurs encore aussi mal supporté qu'il l'était autrefois dans l'Algérie du Nord. En cinq minutes de conversation avec n'importe quel commerçant des Territoires du Sud, vous êtes fixé sur les sentiments que ceux-ci professent pour l'administration militaire ; il n'est point d'antimilitariste plus farouche qu'un bistrot qui ne peut pas faire « librement » ses affaires (L'année dernière encore, un député algérien, Roux-Freyssinenq, est intervenu vigoureusement à la Chambre pour qu'on rétablisse le régime civil dans les Territoires du Sud. Echo des luttes d'antan.) Depuis 1880, cinquante ans se sont écoulés. Voici donc maintenant cinquante ans, un demi siècle, que, sauf sur les confins sahariens, le capitalisme a pu évoluer librement, en dehors de toute entrave bureaucratique, cinquante ans qu'il a pu « coloniser » en toute liberté. Cinquante ans cela suffit pour permettre d'enregistrer des résultats, positifs ou négatifs ; d'établir ce qui a réussi et ce qui a échoué. Ce sont ces résultats qu'il nous faut examiner. LA COLONISATION L'Algérie est ce qui, entre le Maroc et la Tunisie, va de la Méditerranée au Sahara. L'Algérie proprement dite s'arrête au pied du versant sud de l'Atlas saharien, point où commence le Sahara. Bande qui mesure près de 1000 kilomètres de l'est à l'ouest sur 300 du Nord au Sud. Plus de la moitié de cette surface, près des deux tiers, est occupée par les Hauts-Plateaux et l'Atlas saharien, terres steppiques ; le restant est occupé par l'Atlas tellien, bande montagneuse d'une centaine de kilomètres de largeur, plus arrosée et voisine de la mer. Enfin, dans cette bande montagneuse sont entaillées un certain nombre de plaines, allongées parallèlement à la mer, de quelques dizaines de kilomètres de largeur chacune, coupées comme à l'emporte-pièce dans la montagne, car provenant généralement d'effondrements. Les plus importantes de ces plaines sont celles de Bône, celle de la Mitidja derrière Alger, et celle du Sig qui va de Mostaganem à Oran. Partout sur ce vaste territoire, même dans l'Atlas saharien, la colonisation européenne a essayé de s'installer. Colonisation puissamment aidée par l'Etat, qui donnait la terre, le plus souvent gratuitement, sinon avec des délais de paiement considérables, et qui même, à certains moments, allait jusqu'à fournir aux colons les avances pour construire et subsister jusqu'à la première récolte. Les résultats ont été ceux-ci : dans l'Atlas saharien, sur les hauts-plateaux, et dans l'Atlas tellien, c'est-à-dire dans presque toute l'Algérie : échec ; dans toute cette région, sauf en quelques points jouissant de conditions locales particulièrement favorables : échec, échec complet. Mais, au contraire, dans les plaines côtières d'effondrement, et notamment dans les trois que nous avons citées : succès considérable, succès total. L'Echec Ailleurs que dans ces plaines côtières, les villages de colonisation presque partout se dépeuplent presque aussitôt peuplés.
Attirés par l'appât de terres gratuites ou presque, les paysans de France ou d'ailleurs viennent, s'installent, mènent une vie misérable et dure pendant quelques années, au bout desquelles, ayant mangé leurs économies et fait souvent pas mal de dettes, il ne leur reste que la ressource de se débarrasser de « leur propriété », et de prendre un commerce ou de chercher un « emploi ». Dans presque toute l'Algérie, l'établissement de colons est une véritable toile de Pénélope : au fur et à mesure que des villages sont désertés, l'Etat en crée d'autres, où d'autres colons viennent à leur tour tenter la fortune, jusqu'au moment où, à leur tour, ils s'en vont. Malgré toutes les entraves mises à ces départs, comme l'obligation de résidence pendant dix ans, l'interdiction de vendre à des indigènes pendant vingt ans, etc., nombreux sont les villages, particulièrement ceux du département de Constantine et de la région kabyle, où il ne reste plus qu'un ou deux colons européens... quand il en reste. A 50 kilomètres d'Alger à peine, sur la grande route nationale qui va à Bou-Saada, le premier village de « colonisation » qu'on rencontre après avoir quitté la plaine de la Mitidja, est Tablât qui n'a plus un seul colon européen. Il y a aussi des points où le village a été construit, c'est-à-dire qu'on a construit l'école et la mairie, mais... aucun colon n'est venu ; c'est le cas de Henri Hue dans le Tell oranais. Le rachat par les indigènes Ces terres qu'abandonnent les colons, à qui vont-elles ? Une part retourne entre les mains des indigènes. Elles sont rachetées, argent comptant, par les descendants de ceux qui en ont été expropriés. C'est la grande question du « rachat des terres », qui hante si fort les Algériens. Dans l'enquête du directeur de la colonisation, Peyerimhoff, sur les résultats de la colonisation officielle entre 1871 et 1895, dernière étude d'ensemble sur la question, l'auteur indique que dès 1902, plus de 6 % des propriétaires de terres distribuées par l'Etat à des colons français entre 1871 et 1895 étaient des indigènes, cette proportion atteignant 11 et 13 % dans certaines régions du département de Constantine ( De Peyerimhoff, Enquête sur les résultats de la colonisation officielle de 1871 à 1895, p. 155.) ; cela malgré que l'interdiction de vendre aux indigènes avant vingt ans faisait qu'aucune des terres concédées entre 1882 et 1895 n'avait encore pu, en 1902, être acquise par les indigènes. Un exemple bien caractéristique de la régression de la colonisation, même dans les régions qui présentent beaucoup de facteurs favorables, est donné par le Tittery, région dont la capitale, Médéa, n'est qu'à 90 kilomètres d'Alger, auquel elle est reliée par une excellente route nationale et par le chemin de fer. On y est à une altitude de 900 mètres, dans une région très saine, où les hivers froids rappellent le climat de la France. Pour compléter la ressemblance, cette région, qui a été l'une des premières colonisées, notamment par des jardiniers parisiens envoyés en Algérie après la fermeture des Ateliers nationaux en 1848, est couverte d'arbres fruitiers ; c'est un véritable « coin de France ». Enfin, ses coteaux donnent un vin excellent, un véritable vin de cru, le meilleur de l'Algérie. S'il y
a donc un lieu où la colonisation française aurait dû se
développer, c'est bien celui-là. Or, voici ce qu'en dit le
rédacteur en chef du grand quotidien conservateur algérien (La
Dépèche Algérienne
du 6 avril 1928.) : « les indigènes de Médéa déploient toutes
leurs ressources, toutes leurs qualités et toute leur diplomatie
pour reconquérir le plus pacifiquement du monde le Tittery...Médéa
s'arabise et se défrancise... Les indigènes ont fortifié leur
emprise en achetant de nombreux immeubles... Débordant les murailles
d'enceinte de Médéa, leur âpre volonté d'acquisition va s'étendre
à la banlieue et à son hinterland... Ils accroissent l'étendue de
leur vignoble... » Quelques cas particuliers Quelques points font exception, à cause de circonstances exceptionnelles. Ces points sont situés, pour la plupart, dans le département d'Oran. Sur la limite des départements d'Alger et d'Oran, dans la partie Nord des Hauts-Plateaux, il est une petite région où la hauteur des pluies atteint de 600 millimètres à 1 mètre par an, alors que sur le restant des Hauts-Plateaux la hauteur des pluies n'atteint tout au plus que 400 millimètres ; cette région constitue ce qu'on appelle le plateau du Sersou. Là, grâce à l'abondance des pluies, la colonisation française, qui y est d'ailleurs assez récente, tient. Mais elle ne tient qu'à la condition d'être concentrée en de vastes fermes, de plusieurs centaines d'hectares chacune. L'exploitant français ne peut, en effet, y réaliser des bénéfices qu'à la condition de pouvoir exploiter un grand nombre d'ouvriers, car la plus-value produite par un ouvrier sur des terres qui sont tout juste fertiles n'est suffisante pour entretenir le patron que si elle est multipliée par un grand nombre d'ouvriers. Un autre cas exceptionnel : en plusieurs points du département d'Oran, à Ain-Temouchent, Sidi-bel-Abbès, Montgolfier, il existe des terres cultivables, dont le sol est constitué par des terrains de l'éocène inférieure, formation géologique qui, à peu près partout en Afrique du Nord, renferme des phosphates. La richesse de ces terres en phosphore leur confère une fertilité particulière qui permet à la colonisation européenne de s'installer et de prospérer, même sans être très concentrée. Grâce à ces terres phosphatées, le département d'Oran est le seul où la propriété européenne n'est pas en régression par rapport à la propriété indigène. En revanche, il s'y produit une autre chose qu'on ne constate pas dans les autres départements : c'est l'apparition du fermier capitaliste indigène. Alors que dans les départements d'Alger et de Constantine, les indigènes, qu'ils aient racheté leurs terres aux Européens ou qu'ils se soient maintenus sur leurs anciennes terres, continuent à cultiver selon leur antique mode, travaillant eux-mêmes la terre ou la faisant travailler en métayage, et n'utilisant, dans les deux cas, que des moyens techniques très réduits, il existe dans le département d'Oran quelques grandes fermes indigènes, travaillées par des salariés, avec des moyens techniques modernes, copiés sur ceux des grandes fermes européennes voisines. La cause de l'échec La cause de l'échec de la colonisation française sur la plus grande partie du territoire algérien réside dans ce seul fait : l'insuffisance des pluies, ou, plus exactement, l'irrégularité des pluies. Il pleut pas mal, mais il pleut exclusivement en hiver ; or, la céréale ne possède pas de racines assez profondes pour vivre jusqu'à l'été, jusqu'à sa maturité, avec seulement les pluies de l'hiver. Il lui faut, au printemps, quelques pluies. Dès lors, si celles-ci ont lieu, on a une récolte souvent même opulente ; mais s'il ne pleut pas au printemps, la récolte est radicalement nulle, on ne fait « même pas la semence ». Malgré cette irrégularité des pluies, l'indigène parvient à se maintenir parce qu'il ne sème guère que par parcelles, dans les bas-fonds plus ou moins humides, parce qu'il économise dans ses silos le blé des bonnes années pour l'en sortir durant les mauvaises, et parce qu'enfin, si la série des mauvaises années se prolonge, il lui reste la ressource, comme en 1922, de laisser mourir les moins résistants sans se plaindre ; mais le colon européen, lui, ne peut pas « tenir » dans ces conditions : il lui faut ensemencer beaucoup, par larges étendues, afin de pouvoir s'assurer, si la récolte est bonne, le niveau de vie auquel il est habitué ; et si la récolte est mauvaise, il devra emprunter afin de pouvoir assurer ses semailles et la vie de sa famille, l'année suivante, et si cette seconde récolte est mauvaise à son tour, il ne lui reste plus qu'à abandonner sa propriété pour payer ses créanciers, et à retourner à la ville. Ainsi, là où l'indigène parvient à résister, l'Européen doit s'en aller. Car pour créer une production capitaliste, il ne suffit pas d'exproprier les travailleurs de leurs moyens de production ; c'est là une condition nécessaire, mais non suffisante. Ce qu'il faut aussi, c'est que les conditions dans lesquelles on pourra employer les prolétaires qu'on aura créés, permettent de leur faire produire de la plus-value. Sur la presque totalité du territoire algérien les conditions climatiques sont telles que le travailleur ne peut arriver à produire que tout juste la subsistance infime dont des siècles d'accoutumance permettent à l'indigène algérien de se contenter ; puisque le travailleur ne peut produire que sa subsistance, il ne peut pas produire de plus-value ; il a beau être prolétaire, il ne peut produire plus que l'équivalent de son salaire. Il ne reste donc rien pour le profit. L'accumulation primitive réalisée en Algérie par les moyens que nous avons vu, a donc, sauf exceptions, fait faillite ; cela a été une accumulation sans lendemain, un vol qui finalement s'est révélé sans raison d'être, un vol qui n'est pas parvenu à enrichir le voleur. Suscitée par des moyens artificiels, entretenue un siècle durant par des moyens artificiels, la colonisation de l'Algérie, dans son ensemble, a échoué. La culture indigène est restée maîtresse de l'ensemble des plateaux et des montagnes d'Algérie, c'est-à-dire de presque toute l'Algérie. Un avenir encore plus sombre Loin de s'améliorer, cette situation ne fera sans doute qu'empirer au cours des années qui viennent. Dans toutes les régions que nous venons de voir, et sauf en quelques points, comme Médéa, Miliana, Mascara, où l'on produit des vins de cru, en quantité d'ailleurs très limitée, la culture essentielle est celle des céréales, celle du blé. Or l'union douanière existe entre l'Algérie et la France pour le blé ; les blés algériens entrent en France sans payer de droits de douane ; il en résulte que leur prix est, au fret près et à qualité égale, le prix du blé français ; ils se vendent donc, comme le blé français, au prix mondial plus le droit de douane. Ils se vendent ainsi d'autant plus cher que le cultivateur français a besoin d'être plus fortement protégé. Or, durant ces dernières années, la culture du blé a beaucoup diminué en France, d'un million d'hectares environ, et comme les terres qui ont cessé d'être ensemencées étaient évidemment les plus mauvaises, il s'en suit que le cultivateur qui ensemence la plus mauvaise des terres actuellement ensemencées n'a pas besoin, pour s'en tirer, d'une protection aussi élevée que celle dont avait besoin le cultivateur qui ensemençait la plus mauvaise des terres qui étaient autrefois ensemencées. Pour maintenir la production de blé à son niveau actuel, il n'y a donc pas besoin d'une protection aussi forte qu'autrefois, et comme, d'autre part, l'exemple de l'an dernier a montré que, malgré la réduction des surfaces ensemencées, la production française dépassait les besoins de la France, au moins les bonnes années, les surfaces ensemencées de blé en France n'augmenteront vraisemblablement pas. Il en résulte que très probablement le blé français, et du même coup le blé algérien, jouiront d'une moins forte protection dans l'avenir que dans le passé, ce qui entraînera inévitablement une réduction de la culture européenne des céréales en Algérie.
La réussite Et cependant,, on parle de la prospérité algérienne, de la richesse du colon algérien, entassant millions sur millions. On a raison ; on a parfaitement raison d'en parler, le fait est exact. Car il nous reste maintenant à voir la seconde partie de l'Algérie, c'est-à-dire ces plaines littorales ou voisines du littoral, qui ne représentent, en surface, qu'une infime partie du territoire algérien, mais dans lesquelles se trouve ramassée toute la richesse européenne, le capitalisme agricole y ayant trouvé un terrain extrêmement propice pour se développer. Ce sont les plaines. La grande culture y est donc facile ; le trait de charrue peut s'y allonger presque indéfiniment, ou plutôt les traits de plusieurs charrues fendant le sol côte à côte, sous l'½il du maître, dont aucun obstacle ne gêne la surveillance. Ce sont des plaines fertiles. Le sol y est généralement constitué d'alluvions très profondes, souvent gorgés d'eau, les torrents descendus des montagnes venant se perdre paresseusement au fond de ces cuvettes depuis des millénaires. Néanmoins, on est en Afrique, et si ces plaines jouissent de pluies particulièrement abondantes grâce à la barrière de l'Atlas qui force à s'élever et à se condenser les nuages qui arrivent de la mer, les pluies sont trop souvent presque exclusivement des pluies d'hiver pour que la récolte de céréale soit parfaitement assurée. En revanche, l'arbuste qu'est la vigne, avec ses longues et puissantes racines, ne craint pas, lui, les sécheresses du printemps. Du moment qu'il a plu l'hiver, la vigne peut, en toute certitude, aller, sans souffrir, jusqu'à l'été, jusqu'à la vendange. La vigne est sûre. En outre, le produit qu'elle donnera sera de qualité supérieure. En plus de la quantité due à la fertilité du sol, on aura la qualité, le fort degré alcoolique que procurera l'ardeur du soleil sous lequel le raisin mûrira. Ces plaines sont donc un véritable pays d'élection pour la vigne. Pour la vigne à gros rendement, faisant en se jouant ses 100 hectos à l'hectare, d'un vin d'une saveur suffisante et riche en alcool. C'est dans ces plaines également, là où une nappe d'eau peu profonde permet une irrigation abondante et peu coûteuse, que se pratiquent la culture de l'oranger et celle des primeurs (pommes de terre, artichauts, tomates, haricots, etc.) Sur la culture de ces plaines, une grande plaine par département et une demi-douzaine de plaines secondaires, est ainsi assise toute la « prospérité » de l'Algérie ; elles sont la source de toute la richesse capitaliste d'Algérie. Avec 20 hectares de vigne on est millionnaire ; et il y a des vignobles de mille hectares.
Le grand vignoble capitaliste Rien d'étonnant donc à ce que, depuis la fin de la crise de 1906, où le vin ne se vendait qu'un sou le litre, le vignoble algérien n'ait cessé de croître à vive allure. Il couvre actuellement 221 000 hectares et sa production, les bonnes années, dépasse 13 millions d'hectolitres. Il croît et se concentre. Les difficultés rencontrées pour la vinification furent une des premières raisons de la concentration des exploitations. Les gros siroccos d'été font, en effet, facilement tourner le moût dans les cuves ; pour éviter cela, on a d'abord créé des installations pour la réfrigération des moûts au cours de leur fermentation, ce qui nécessite des installations très importantes, trop importantes pour les petites caves ; maintenant on surmonte cette difficulté plutôt à l'aide de produits chimiques, mais ces procédés sont suffisamment délicats pour qu'il y ait intérêt à les soumettre au contrôle d'un chimiste professionnel, ce que ne peuvent non plus se payer de petites entreprises. L'existence, depuis quelques années, d'un machinisme agricole développé et bien au point, notamment l'existence des tracteurs à vigne, a apporté un nouveau motif à la concentration. Aussi la grande propriété est-elle la règle ; les fermes viticoles de ces plaines ressemblent beaucoup plus à des entreprises industrielles qu'aux traditionnelles exploitations paysannes auxquelles nous sommes habitués. Une entreprise qui comporte plusieurs centaines d'ouvriers à poste fixe, un millier et parfois davantage, à l'époque des grands travaux, une entreprise qui fait son vin dans des caves de dizaines de milliers d'hectolitres, et dont le montant de la récolte annuelle se chiffre par millions, relève du capitalisme industriel, et non de la paysannerie. Exemple d'un domaine situé dans la Mitidja à une quinzaine de kilomètres d'Alger : il comprend 642 hectares, entièrement en vignes ; il occupe d'une façon permanente de 450 à 500 ouvriers indigènes, et une vingtaine d'ouvriers et employés européens ; il possède 90 mulets et 50 b½ufs ; il fait dans les 50 000 hectos de vin par an, ce qui, au prix de 100 francs 1'hecto (ces dernières années le vin se vendait le double), donne 5 millions par an. Dans la seule plaine d'Alger, dans la Mitidja, plus de la moitié de la surface totale est occupée par des domaines de plus de 100 hectares (Franc. La colonisation de la Mitidja, p. 654.) ; en ce qui concerne seulement les surfaces plantées en vigne, il y avait, en 1929, dans l'arrondissement d'Alger, 149 vignobles de plus de 100 hectares, dont la surface représentait les 39,6 % de toute la surface complantée, contre, en 1922, 98 vignobles seulement de plus de 100 hectares ne représentant que 36,5 % de la surface totale complantée ( Voir Prévôt. Les Vins algériens (publication annuelle).) ; dans l'arrondissement d'Oran, les chiffres sont encore plus significatifs : en 1929 il y avait dans cet arrondissement, 130 vignobles de plus de 100 hectares contre 83 en 1922, ces vignobles de plus de 100 hectares représentant 42,7 % de la surface totale complantée au lieu de 34,5 % en 1922 (3) Plusieurs de ces grands domaines appartiennent d'ailleurs souvent à un même propriétaire. Il y a des propriétaires qui, au total, possèdent 1 500 hectares de vignes. 1 500 hectares en pays d'élevage, c'est peu ; 1 500 hectares de terres à céréales, ce n'est déjà pas mal ; mais 1 500 hectares de vignes, c'est considérable : n'oublions pas qu'un hectare de vigne en ces plaines algériennes, vaut 50 000 francs. C'est donc du capitalisme, du grand capitalisme. Cependant, c'est du capitalisme qui est encore sous la forme individuelle. Les propriétaires de ces grands vignobles sont des particuliers. les statistiques indiquent bien un certain nombre de sociétés comme propriétaires, mais, dans la presque totalité des cas, ces sociétés n'ont rien d'anonyme ; toutes leurs actions sont entre les mains d'une même personne et de ses héritiers : on ne s'est mis en société que pour échapper aux droits de succession. Il existe cependant quelques véritables sociétés anonymes, particulièrement dans le département de Constantine, dont la plus connue est celle du « Chapeau du gendarme », mais elles ne tendent guère à augmenter ; le propriétaire individuel, le grand propriétaire individuel, constitue la forme sociale caractéristique de la viticulture algérienne. Ce sont ces plaines à vin qui ont fait les villes. C'est de leur richesse que dépend la richesse des villes. L'Algérie comprend deux grandes villes, deux capitales : Alger et Oran, et une troisième ville, moins importante : Bône. Chacune d'elle est au débouché de l'une des trois grandes plaines, des trois grandes plaines à vin ; la moins importante, Bône, étant au débouché de la moins importante des plaines. Sur Alger, Oran a la supériorité d'être le débouché, non seulement de la plaine à vin, mais aussi de la plupart des coins de la zone tellienne, auxquelles la présence de phosphate permet de grosses récoltes de céréales. De ce fait, Oran dépend un peu moins du vin qu'Alger. Ces villes, en dehors de leur vie comme centres administratifs, sont exclusivement des villes d'échanges ; elles vivent du commerce et de l'industrie de réparations qu'alimentent, directement ou indirectement, les colons de la riche et étroite zone de culture qui les entoure. Il suffit que le prix du vin baisse pour que le commerce et l'industrie s'y arrêtent. La fin du vin ce ne serait pas seulement la fin du colon, ce serait également la fin de la ville. L'avenir du vin... et de l'Algérie L'avenir du vin se présente dans des conditions opposées à celles sous lesquelles se présente l'avenir du blé. Nous avons vu que les conditions naturelles pour la culture du blé étaient très mauvaises en Algérie ; une culture européenne de céréales ne peut s'y maintenir que grâce à des soutiens artificiels. Pour le vin, tout au contraire, les conditions naturelles sont excellentes ; on ne peut en trouver de meilleures ; ce qui est à craindre pour le vin, ce sont les mesures artificielles. La vigne des plaines sublittorales d'Algérie n'a rien à craindre d'une concurrence mondiale agissant librement ; mais elle a à craindre l'établissement de barrières artificielles, d'empêchements artificiels apportés à son développement. La menace de l'institution de telles barrières croît de jour en jour. Il est, en effet, dans le monde, une autre région qui ne vit que du vin, dont la prospérité, comme celle de l'Algérie, est uniquement fonction du vin : c'est le Midi français, c'est le Languedoc et ses voisins. Or la concurrence de l'Algérie se fait durement sentir aux viticulteurs du Midi français. Non seulement parce que la vigne trouve en Algérie des conditions naturelles encore plus favorables que celles du Languedoc, mais par suite aussi des conditions sociales. Le capitaliste algérien a sur le vigneron français les avantages qui découlent de la grande propriété, de la concentration des exploitations ; en outre, il dispose d'une main d'½uvre, la main d'½uvre indigène, qui est extrêmement bon marché : avant guerre, le bon ouvrier agricole indigène était payé de 1 fr. 25 à 1 fr. 50 par jour ; actuellement il est tout juste payé 8 francs. Ce sont là des salaires qu'on ne peut heureusement pas payer aux ouvriers agricoles du Midi. D'autre part, tout comme l'Angleterre, la France assure seule la défense de son Empire ; elle ne demande pas à ses colonies d'y participer, ou seulement pour une faible part : l'Algérie Le grand vignoble capitaliste Rien d'étonnant donc à ce que, depuis la fin de la crise de 1906, où le vin ne se vendait qu'un sou le litre, le vignoble algérien n'ait cessé de croître à vive allure. Il couvre actuellement 221 000 hectares et sa production, les bonnes années, dépasse 13 millions d'hectolitres. Il croît et se concentre. Les difficultés rencontrées pour la vinification furent une des premières raisons de la concentration des exploitations. Les gros siroccos d'été font, en effet, facilement tourner le moût dans les cuves ; pour éviter cela, on a d'abord créé des installations pour la réfrigération des moûts au cours de leur fermentation, ce qui nécessite des installations très importantes, trop importantes pour les petites caves ; maintenant on surmonte cette difficulté plutôt à l'aide de produits chimiques, mais ces procédés sont suffisamment délicats pour qu'il y ait intérêt à les soumettre au contrôle d'un chimiste professionnel, ce que ne peuvent non plus se payer de petites entreprises. L'existence, depuis quelques années, d'un machinisme agricole développé et bien au point, notamment l'existence des tracteurs à vigne, a apporté un nouveau motif à la concentration. Aussi la grande propriété est-elle la règle ; les fermes viti-coles de ces plaines ressemblent beaucoup plus à des entreprises industrielles qu'aux traditionnelles exploitations paysannes auxquelles nous sommes habitués. Une entreprise qui comporte plusieurs centaines d'ouvriers à poste fixe, un millier et parfois davantage, à l'époque des grands travaux, une entreprise qui fait son vin dans des caves de dizaines de milliers d'hectolitres, et dont le montant de la récolte annuelle se chiffre par millions, relève du capitalisme industriel, et non de la paysannerie. Exemple d'un domaine situé dans la Mitidja à une quinzaine de kilomètres d'Alger : il comprend 642 hectares, entièrement en vignes ; il occupe d'une façon permanente de 450 à 500 ouvriers indigènes, et une vingtaine d'ouvriers et employés européens ; il possède 90 mulets et 50 b½ufs ; il fait dans les 50 000 hectos de vin par an, ce qui, au prix de 100 francs 1'hecto (ces dernières années le vin se vendait le double), donne 5 millions par an. Dans la seule plaine d'Alger, dans la Mitidja, plus de la moitié de la surface totale est occupée par des domaines de plus de 100 hectares ( Franc. La colonisation de la Mitidja, p. 654.) ; en ce qui concerne seulement les surfaces plantées en vigne, il y avait, en 1929, dans l'arrondissement d'Alger, 149 vignobles de plus de 100 hectares, dont la surface représentait les 39,6 % de toute la surface complantée, contre, en 1922, n'a presque rien à payer pour l'armée, rien à payer pour la flotte ; elle n'a rien à verser pour payer les intérêts de l'énorme Dette publique que l'Etat français a contractée pour les besoins de la guerre. L'Algérie ne paie que ses propres dépenses, ses dépenses civiles et les intérêts de sa Dette propre, contractée exclusivement pour les travaux productifs sur son propre territoire. On comprend que, dans ces conditions, les impôts sont sensiblement moins lourds en Algérie qu'en France d'où un nouvel avantage pour le viticulteur algérien. Si donc la concurrence s'établit entre le viticulteur algérien et le métropolitain, s'ils luttent à coup de baisse des prix, il n'y a pas de doute : c'est la vignoble algérien qui l'emportera. Tant que la production algérienne n'était que peu de chose comparativement à la production française, et que le total des deux se trouvait facilement absorbé par la consommation, comme durant ces dernières années, cette concurrence n'était guère à craindre, mais il commence à ne plus en être de même. Le vignoble algérien n'a pas cessé de croître, et comme la consommation ne croissait pas plus vite que lui, le vignoble méridional français a déjà dû, lui, cesser de croître. Si les choses se poursuivent librement, le vignoble algérien continuera à croître, et comme la consommation, maintenant ne s'augmente plus guère, une partie du vignoble français existant devra disparaître pour faire place aux nouveaux vignobles algériens. D'où la ruine d'une partie des paysans français du Midi. Aussi le viticulteur méridional crie-t-il au secours ! Au secours contre l'Algérie ! Depuis un an particulièrement, tout le midi réclame à grands cris soit le « contingentement », c'est-à-dire la limitation de la quantité de vin algérien autorisée à entrer en France, soit un droit de douane sur les vins algériens, soit l'interdiction de planter de nouvelles vignes. Tel est le très grave danger qui menace le seul succès de la colonisation française en Algérie. Le « peuple algérien » et ses tendances séparatistes Le développement de la campagne du Midi contre la viticulture algérienne pourrait avoir des résultats politiques importants. Cette campagne aboutirait, si elle réussissait, à la création d'un véritable mouvement séparatiste algérien. L'élément essentiel pour qu'un tel mouvement naisse, ou, plus exactement renaisse, existe : il y a un peuple algérien. Les 800 000 individus d'origine européenne qui habitent actuellement l'Algérie, forment, en effet, dès maintenant, un peuple. Qu'ils soient originaires d'Espagne, d'Italie ou de France, peu importe ! ce sont des « Algériens ». Dès la seconde génération, et même souvent dès la première, l'Algérien de pur sang français se sent infiniment plus près de l'Algérien d'origine espagnole ou italienne que du Français de France. La France est un pays qui n'est pas bien loin et où il fait bon l'été, voilà à peu près ce que représente la « mère-patrie » pour le fils du paysan de France immigré hier, ou pour l'arrière-petit-fils de l'ouvrier parisien de 48 ou du déporté de 51 (On sait qu'après la fermeture des Ateliers nationaux, un grand nombre d'ouvriers furent envoyés en Algérie comme colons, et qu'après le 2 décembre l'Empire déporta en Algérie des milliers de suspects ; un certain nombre de ceux-ci restèrent comme colons après leur libération. Ces deux éléments ont constitué une partie non négligeable du peuplement algérien. Il en reste ceci que le colon algérien est généralement anticlérical.) Pour eux comme pour le fils du Sévillan ou du Napolitain ( Italiens et Espagnols s'assimilaient généralement très vite. Sauf dans les milieux où, vraiment, ils prédominaient par trop, les fils d'Espagnols ou Italiens immigrés ne savent déjà plus parler la langue de leurs pères ; c'est la cas à Alger.) , la « patrie » c'est l'Algérie. Patrie à laquelle ils se sentent étroitement attachés, patrie dont ils sont fiers, patrie dont le développement les passionne. Ils ne constituent pas seulement un peuple ; vivant dans un même milieu, soumis aux mêmes conditions pour gagner leur vie, ils deviennent une race. Même langage (non seulement les mots mais l'accent), les mêmes gestes, même mentalité. Mentalité des peuples neufs, des peuples de « conquistadors » : énergie, audace, brutalité. Ils aiment à se comparer aux Américains ; ils ont raison. Comme ceux-ci, ils ont eu à lutter contre des indigènes valeureux et contre une âpre nature, cela leur a forgé, toutes proportions gardées, une mentalité analogue. On comprend qu'un tel peuple ait le goût de l'indépendance. Il l'a montré avec une certaine vigueur, il y a trente ans. On a prétendu (Gautier, L'Algérie et la métropole.) que le grand mouvement antisémite des années 1900 n'exprimait en réalité que le désir de se libérer de la métropole. Tuer du juif n'avait pour but que narguer le gouvernement de France. C'est probable. En tous cas, un fait est certain : l'agitation antisémite disparut dès le jour, non point où il fut pris des mesures contre les juifs, il n'en fut pris aucune, mais le jour où l'Algérie fut dotée de l'autonomie financière. Depuis 1900, un corps élu par les Algériens, les délégations financières, est maître du budget de l'Algérie ; c'est lui qui vote souverainement les impôts et règle les dépenses. L'indépendance financière, qui est pour toute bourgeoisie la forme essentielle de l'indépendance, a jusqu'à ce jour suffi aux algériens. D'autant plus que leur union avec la métropole n'est pas sans avantages pour eux ; son principal avantage fut que les Algériens purent jusqu'à présent faire entrer en France leur blé et leur vin sans payer de droits de douane ; un autre est la présence de l'armée française qui tient en respect, sans que les Algériens aient à s'en occuper, Arabes et Kabyles. Mais le jour où certains de ces avantages leur seraient retirés, le terrain serait prêt pour une action séparatiste . ( Dès maintenant, l'Algérie joue de cette menace, avec beaucoup de doigté d'ailleurs, mais très nettement néanmoins, dans sa lutte contre le Midi. A peine était-il, pour la première fois, question de « contingentement » que le député d'Alger, Laquière, introduisait dans un article de la Presse libre du 16 février 1930, intitulé « la question du vin, un grave danger », cette phrase savamment suggestive : « Toute les difficultés qui ne manqueront pas de naître, pourraient créer, entre la Métropole et l'Algérie, des sentiments qui n'ont jamais existé. » Deux mois plus tard, dans un immense meeting, tenu au stade d'Oran, pour protester contre la décision d'une Commission interministérielle en faveur du contingentement, l'un des députés du département d'Oran, terminait ainsi son discours : « M. Brière termine dans une magnifique péroraison où il évoque que l'indépendance américaine est née de tout ce que l'Angleterre voulait imposer à ses coloniaux. » (Presse libre, 23 mars 1930) Enfin, quelques jours après, à l'Assemblée générale de la Confédération Générale des Vignerons d'Algérie, le représentant de l'Oranie, M. Sicard, s'écriait : « De telles prétentions menacent l'unité nationale. » (Vifs applaudissements) (Presse libre, 27 mars 1930). On ne saurait mieux manier la menace sous condition.) ) Cette tendance au séparatisme de la population européenne fait que le mot d'ordre d'« indépendance de l'Algérie » lancé par le Parti Communiste ne trouve aucun écho auprès des indigènes algériens, ceux-ci ayant, au contraire, tendance à chercher dans la métropole un appui contre leurs maîtres directs, les « Algériens ». LES COLONISES En face de la précarité de l'installation européenne : la solidité de l'indigène. Permanence de la population Malgré tout, malgré la dissociation sociale apportée par le contact avec une société toute différente, malgré l'apport par l'Européen de maladies comme la tuberculose, contre lesquelles les indigènes n'étaient pas immunisés puisqu'ils en étaient jusque-là indemnes, et qui, de ce fait, font chez eux des ravages considérables, malgré l'alcool et l'entassement dans les taudis des villes, choses que pareillement ils ignoraient, les indigènes, ( Dès maintenant, l'Algérie joue de cette menace, avec beaucoup de doigté d'ailleurs, mais très nettement néanmoins, dans sa lutte contre le Midi. A peine était-il, pour la première fois, question de « contingentement » que le député d'Alger, Laquière, introduisait dans un article de la Presse libre du 16 février 1930, intitulé « la question du vin, un grave danger », cette phrase savamment suggestive : « Toute les difficultés qui ne manqueront pas de naître, pourraient créer, entre la Métropole et l'Algérie, des sentiments qui n'ont jamais existé. » Deux mois plus tard, dans un immense meeting, tenu au stade d'Oran, pour protester contre la décision d'une Commission interministérielle en faveur du contingentement, l'un des députés du département d'Oran, terminait ainsi son discours : « M. Brière termine dans une magnifique péroraison où il évoque que l'indépendance américaine est née de tout ce que l'Angleterre voulait imposer à ses coloniaux. » (Presse libre, 23 mars 1930) Enfin, quelques jours après, à l'Assemblée générale de la Confédération Générale des Vignerons d'Algérie, le représentant de l'Oranie, M. Sicard, s'écriait : « De telles prétentions menacent l'unité nationale. » (Vifs applaudissements) (Presse libre, 27 mars 1930). On ne saurait mieux manier la menace sous condition.) non seulement se maintiennent, mais même tendent à s'accroître. Il faut se méfier des statistiques officielles, en Algérie plus qu'ailleurs. Cependant, malgré le désir de l'Administration de montrer un accroissement de la population indigène comme preuve des « bienfaits » de la colonisation française, malgré que plus les recensements sont récents, plus ils sont complets, l'accroissement de 85 % de la population indigène que donnent les statistiques entre le premier et le dernier recensement, celui de 1856 et celui de 1926 (4) ne semble pas compatible avec celui d'une régression. C'est ce que confirme, d'ailleurs, l'impression directe. L'extraordinaire résistance que présente l'indigène au froid, au chaud, à la faim, à l'infection, aux maladies auxquelles il est accoutumé, comme la syphilis qui, chez lui, ne produit pas certains des graves accidents ( Le tabès, par exemple.) auxquels elle aboutit chez l'Européen. Tout cela s'ajoutant à sa grande fécondité, fait que, là au moins où la promiscuité des grandes villes ne le livre pas entièrement à la tuberculose et à l'alcool ( Dans la ville d'Alger, la mortalité était, en 1925 (dernière année dont la statistique a été publiée), de 37 pour mille chez les indigènes, contre 16 pour mille chez les Français.), l'indigène tient, et - peut-être même progresse. Cinq millions d'indigènes, Arabes ou Kabyles, se maintiennent contre 800 000 Européens. le cas généralL'indigène tient comme nombre ; il tient aussi économiquement et « idéologiquement ». De même que, malgré la tuberculose et l'alcool, la population indigène ne décroît pas, de même, malgré la présence de l'économie capitaliste et de l'idéologie européenne, l'économie des indigènes résiste victorieusement, et - son idéologie se maintient, imperturbable. i Permanence de l'économie Nous l'avons déjà dit : il y a, en Algérie, deux grands modes d'économie indigène ; l'un a son type fournit par la Kabylie, l'autre par les Hauts Plateaux. » Sur la montagne, plus ou moins arrosée, plus ou moins irriguée, c'est le verger : l'économie indigène y est basée sur la culture du figuier et de l'olivier. Dans la plaine steppique, c'est l'élevage ; l'indigène y vit, avant tout, du mouton. Chacune de ces deux économies a victorieusement résisté à l'intrusion européenne. Le village kabyle n'a pas bougé, ni la maison, ni le champ. Il est d'ailleurs impossible actuellement pour un Européen d'acquérir des terres en Kabylie, voire même des maisons dans le chef-lieu administratif de la Kabylie, Tizi-Ouzou. Pour le mouton, la situation est analogue. Les énormes troupeaux qui nomadisent du Sahara au Tell sont entièrement restés en possession de l'indigène et sous sa direction. Il y a bien quelques Européens, des fonctionnaires du bled, par exemple, qui trafiquent dans le mouton, mais c'est de compte et demi avec l'indigène ; ils achètent quelques moutons et les confient à un indigène qui les gère en même temps que son troupeau ; l'Européen n'intervient que comme commanditaire : c'est l'indigène qui garde la direction du troupeau ; il l'élève à sa manière, que celui-ci appartienne à l'Européen ou à lui-même. C'est l'Européen qui s'intègre dans l'économie indigène et non l'indigène qui s'intègre dans l'économie européenne. Permanence des idées Permanence de l'économie, — donc permanence des m½urs et des idées. Le droit kabyle, ses « kanouns », sont encore en pleine vigueur. C'est le Conseil des Anciens, la « djemaa » qui continue à gouverner le village, et ses arrêts à l'encontre de qui a fauté contre l'« honneur », continuent à être exécutés, — même si leur exécution constitue, pour le droit français, un crime, et que leurs auteurs risquent, pour le moins, les travaux forcés, s'ils sont pris... mais ils ne sont généralement pas pris. L'Arabe des plateaux continue, de son côté, à vivre en tribu. L'un et l'autre, Kabyle et Arabe sont des hommes de la misère, ces hommes de pays pauvres, très pauvres. Dès lors, dépourvus de besoins, n'ayant aucun goût pour le confort, vivant sous la tente ou dans des maisons misérables, couchant à même le sol, tout au plus sur une natte, dépourvus ordinairement de ce vice du travail pour le travail, si caractéristique de l'Européen moderne, ne dépensant que pour le luxe, ils n'ont rien du bourgeois, ce sont des aristocrates. Entourés de tous côtés par la civilisation industrielle mais non pénétrés par elle, ils gardent intactes les qualités du montagnard et du pasteur. Cette résistance dans les idées se manifeste, sous une forme particulièrement apparente, dans la résistance de la religion. L'Islam est inviolé. Certes rares sont ceux qui observent toutes les prescriptions de la loi coranique ; plus rares encore sont ceux, surtout chez les Kabyles, qui ne mêlent pas à la grande religion monothéiste du désert, de nombreuses croyances païennes. Mais tous, Arabes et Kabyles, continuent à affirmer unanimement leur foi par deux signes : d'une part par cette affirmation publique et quotidienne qu'est le port de la chéchia, d'autre part, par la pratique du jeûne durant le rhamadan. Pour les peuples de la plaine steppique et de l'âpre montagne, si faibles l'une et l'autre en ressources alimentaires, l'entraînement à la faim, quand ces peuples veulent continuer à vivre, est presque une nécessité ; une frugalité extrême dans le boire et dans le manger doit devenir pour eux une seconde nature ; il faut être capable de parcourir de grands espaces avec simplement le secours d'une galette d'orge ou de quelques dattes ; pire, il faut, les années de disette, pouvoir vivre une année entière sur des fonds de silos. Or, la frugalité ne vient pas d'elle-même : elle ne s'acquiert et ne se maintient que par entraînement. Le rhamadan qui, pendant toute une lune oblige chaque année, tout adulte, homme ou femme, quelque soit le froid ou la chaleur, à rester sans manger et sans boire depuis le lever jusqu'au coucher du soleil, est un prodigieux entraînement à la faim et à la soif. Un peuple qui pratique obstinément le rhamadan est un peuple qui ne veut pas mourir. Le cas particulier Telle est, dans son ensemble, la masse de la population indigène. Mais il est une exception. De même que, tout en échouant dans son ensemble, la colonisation française a réussi dans les plaines sublittorales, de même, tout en n'étant pas modifiée dans son ensemble, la population indigène commence à l'être dans l'un de ses éléments. Il existe maintenant un prolétariat indigène. Ces grandes fermes des plaines à vin, à orangers et à cultures maraîchères, ont besoin d'une main-d'½uvre importante ( Dans la plaine de la Mitidja, près de 60 % de la population agricole se compose de salariés.), qu'elles ne trouvent pas sur place. La plupart de leurs ouvriers viennent d'autres régions et sont installés sur la propriété du patron en des sortes de cités ouvrières, de gourbis. Ce sont des déracinés. Certes beaucoup d'entre eux ont conservé des liens étroits avec leur lieu d'origine, qu'ils n'ont généralement point quitté sans esprit de retour. Cependant, ce sont bien déjà de véritables prolétaires. Il suffit de traverser, le dimanche, un village du littoral d'Alger ou de la Mitidja, pour être frappé du caractère de la foule indigène qui baguenaude sur les places. Ils ont beau être la plupart recouverts du burnous, et tous coiffés de la chéchia, ces ouvriers ne donnent pas du tout l'impression de la foule arabe habituelle, de celle qui se presse dans les centres arabes aux jours de marché ; cette foule a au contraire tout à fait l'allure de celle des cités industrielles de France, le dimanche. Dans les villes il y a aussi un prolétariat indigène. L'indigène algérien n'est pas encore accoutumé à la ville : il y meurt comme les mouches, mais les apports continuels que fait la campagne à la ville sont si considérables qu'ils compensent, et bien au delà, les pertes dues à la mortalité. A Alger, non seulement la population indigène augmente, mais, malgré sa mortalité double de celle des Européens, elle croît plus vite que la population européenne ; en vingt ans, de 1906 à 1926, elle a augmenté de 58 % alors que la population européenne n'augmente que de 34 %. Ce constant apport d'éléments nouveaux fraîchement arrivés de la campagne, retarde la rapide formation du prolétariat indigène, d'un véritable prolétariat, pourvu de conscience et de tradition ; cependant, lentement et malgré tout, celui-ci parvient à se constituer. Enfin, depuis la guerre, un grand nombre d'indigènes parviennent, malgré tous les obstacles administratifs par lesquels on essaie d'entraver leur émigration, à aller travailler en France, où ils restent souvent plusieurs années, puis reviennent en Algérie, après avoir fait en France leur apprentissage de prolétaires. A noter que la plus grande partie de ce prolétariat en formation n'est pas arabe, mais kabyle. Ce sont des Kabyles qui constituent la grande masse des ouvriers agricoles des vignobles, la grande masse des man½uvres des ateliers ou des chantiers urbains, la grande masse de ceux qui partent en France. La prolétarisation d'une importante fraction du peuple kabyle a naturellement sa répercussion dans le domaine des idées. L'un des traits les plus caractéristiques de l'indigène de l'Afrique du Nord est le fatalisme. Il ne peut en être autrement. Dans un pays où, selon les années, selon s'il pleut au printemps ou qu'il ne pleut pas, il y aura une récolte abondante ou il n'y aura rien du tout, indépendamment de tout travail qu'on aura ou n'aura pas fait, on ne peut pas ne pas être fataliste. Mais le paysan transformé en chauffeur d'auto n'est pas long à se rendre compte que s'il ne dépendait pas de lui qu'il pleuve ou qu'il ne pleuve pas, et que par suite il vive dans l'abondance ou périsse dans la famine, c'est de lui au contraire, et de lui seul, de sa plus ou moins grande habileté que dépend le fait qu'il aille se jeter contre un mur ou qu'au contraire il arrive à bon port. Le fatalisme tend donc, chez les prolétaires, à disparaître. L'une des formes sous lesquelles se traduit cette disparition est le désir de s'instruire. Pour travailler en plein pays roumi comme les plaines à vin, pour s'embaucher à la ville, pour aller en France, il est utile d'abord de savoir parler français, puis de pouvoir le lire et l'écrire, de savoir calculer ; dès lors les Kabyles envoient leurs enfants à l'école, dès qu'il y a une école. Alors qu'en pays arabe la fréquentation scolaire par la population indigène est très faible, presque nulle, en Kabylie, au contraire, tous les enfants mâles vont à l'école, et si les fille n'y vont pas encore, c'est que l'Administration française persiste à ne pas vouloir y établir des écoles de filles. Dans cette nombreuse population scolaire, fort intelligente d'ailleurs, il était fatal que certains veuillent pousser davantage leurs études et enseigner à leur tour : d'où la naissance de l'instituteur kabyle. Il existe actuellement en Algérie un demi-millier d'instituteurs indigènes, presque tous kabyles. Ces instituteurs sont tout naturellement appelés à exprimer l'idéologie des couches que leur prolétarisation a fait entrer dans la société capitaliste moderne. Cette idéologie est, forcément, une idéologie « moderniste ». En religion ils n'osent pas encore s'affirmer carrément libres penseurs, ils sont tout au moins pour une religion libérale, pour une religion débarrassée des rites et des superstitions, réduite à une morale ; en morale, ils vont jusqu'à prêcher l'émancipation de la femme ; en politique, ils réclament l'abolition de toutes les mesures d'exception, ils réclament l'égalité civile, politique et sociale avec les Européens ; ils veulent être « citoyens » français, des citoyens complets, sans restriction. En dehors des instituteurs indigènes, qui ont un syndicat à eux, auquel adhèrent la quasi-unanimité des instituteurs indigènes, qui publie une revue d'idées générales, et revendique avec vigueur sur le terrain corporatif, le prolétariat indigène a fourni aux syndicats mixtes d'Européens et d'indigènes, des militants de valeurs, qu'une répression terrible parvient malheureusement à briser presque aussi vite qu'ils sont formés. Ce ne sont là que des débuts. Ce serait une grave erreur de croire qu'on se trouve déjà en présence d'un important mouvement ; la modernisation de la fraction indigène prolétarisée est encore trop peu avancée, comme cette prolétarisation elle-même, pour que le mouvement qui en est issu, ne soit pas encore bien timide et souvent vacillant, mais son existence n'en est pas moins dès maintenant très nette ; il a des racines déjà profondes qui peuvent lui permettre de se développer très rapidement dans un avenir peut-être proche. LE TALON DE FER A l'égard des deux grandes fractions de la population indigène, la grande masse qui a conservé intact son mode de production, et par la suite sa civilisation, et le petit groupe qui, mêlé à la production moderne, a fait siennes les idées de progrès, de liberté, d'égalité, quelle est l'attitude de la population algérienne européenne ? A l'égard de l'une comme de l'autre, cette attitude se caractérise en ces termes : domination, brutalité, mépris. C'est la conquête qui continue. Ce ne sont plus les grandes razzias et les coupages de tête en série, mais c'est la pression continue de tout un appareil administratif, policier et judiciaire ayant pour unique mission d'empêcher l'indigène de relever la tête, de le maintenir dans la position du serviteur soumis et déférent à l'égard de tout ce qui est européen. La lettre de cachet En droit l'indigène est dépourvu de toute garantie : par simple décision du Gouverneur général, tout indigène, sans qu'il ait commis aucun délit peut être « déporté », c'est-à-dire soumis à la résidence forcée en un point quelconque du Sahara, par périodes de deux ans indéfiniment renouvelables ; c'est la lettre de cachet. La lettre de cachet avec cette circonstance aggravante qu'à la Bastille le température n'atteignait point 50° à l'ombre, comme c'est le cas à Beni-Abbès, le lieu de déportation actuellement préféré de l'administration, et qu'à la Bastille le prisonnier était nourri, tandis qu'en sa résidence forcée, où les possibilités de travail sont pratiquement nulles, il ne reste guère au déporté que la ressource de se laisser progressivement mourir de faim, s'il n'a une famille ou des amis pour lui venir en aide. On est déporté dès qu'on fait preuve d'une activité quelconque, quelle qu'elle soit, et qui qu'on soit. On a déporté le tra-minot Youbi parce qu'il avait trop protesté dans une réunion électorale contre le trop petit nombre d'écoles pour indigènes ; on a menacé de la résidence forcée Abdallah, militant du syndicat des typos de Bône, parce qu'il avait pris la parole dans une réunion du 1er mai ; on a déporté Ben Lekhal, Issad et Marouf à cause de leur activité syndicale, Ben Lekhal à cause de son activité politique ; on a mis l'émir Khaled, petit-fils d'Abd el Kader, ancien capitaine de spahis, chevalier de la Légion d'Honneur, dans l'alternative de quitter l'Algérie ou d'être déporté pour ce crime : jouir d'un prestige tel que, bien que non candidat officiel, s'être fait élire par les indigènes conseiller municipal, conseiller général, etc. La résidence forcée par simple mesure administrative, sans avoir commis de délit, de par le simple bon plaisir d'un gouverneur général, est une arme terrible dont les effets ne peuvent se mesurer au nombre de ceux qu'elle frappe. C'est une épée de Damoclès suspendue sur la tête de chacun ; il suffit que de temps en temps on fasse la preuve qu'elle n'est pas rouillée en l'abattant sur une tête pour qu'elle agisse sur tous. Par peur de la résidence forcée on n'osera pas dénoncer la mise aux enchères des places de caïd, d'agha ou de bach-agha ; par peur de la résidence forcée on n'osera pas protester contre les fraudes, les dénis de justice, les crimes dont on est journellement victime. Et ceux-ci sont innombrables. Dépourvu de toute liberté (La liberté de la presse arabe n'existe pas. Tout journal publié en arabe peut être supprimé par mesure administrative.) et de toute garantie politiques, l'indigène se trouve nécessairement privé, en fait, de toute garantie civile. La justice de classe On le bat chaque jour et partout. Le cas Almazoff est pour lui la règle : à l'égard de l'indigène, le seul procédé d'instruction que connaît la police est la torture ; s'il arrive à l'innocent d'en mourir et de se retrouver par surcroît l'ami d'un riche marabout, ferme soutien de l'administration française, il pourra se faire que les meurtriers passent aux assises, mais bien entendu ils y seront acquittés ( Voir la RP du 1er septembre 1927. ) On peut lui enlever ses enfants ; si le ravisseur est un Européen, un quelconque substitut ( Ce substitut est actuellement juge d'instruction à Alger, et c'est naturellement à lui qu'est confiée l'instruction de toutes les affaires politiques.) décidera, sans jugement, de laisser l'enfant au ravisseur, et le Parquet général, comme le Parquet de la République, couvrira cette forfaiture, tant elle semble naturelle (59) ; s'il y a viol et qu'il arrive qu'on poursuive, comme ce fut le cas en 1925 pour le colon Alvado qui avait violé une fillette indigène de 12 ans, on acquitte, bien entendu, et cela « après un réquisitoire très modéré de M. l'avocat général » ( Dépêche Algérienne du 17 décembre 1925.) Pour un oui ou pour un non, on tue l'indigène ; si le meurtrier est un bourgeois européen, son patron, par exemple, ou un propriétaire, et qu'il arrive qu'on le poursuive, il sera acquitté, à moins, cas d'ailleurs très exceptionnel, qu'il ne soit condamné à une peine dans le genre de celle-ci : trois mois de prison, pour... homicide par imprudence ( En 1922, dans sa session de mars, la Cour d'Assises d'Alger condamna à cette peine Pierre Reira, gérant de ferme, qui avait tué un de ses ouvriers indigènes en le battant.) Voici les deux dernier jugements (dernière session d'assises du département d'Oran). Nous en donnons in-extenso la relation fourme par un journal bourgeois d'Alger : Oran, 18 mars. (De notre correspondant particulier). — Le 15 juillet 1929, M. Hemandez Antoine, colon à Turgot, 21 ans, surprenait le nommé Benouchine Kouider Ould Et Habib au moment où il volait des pastèques dans son champ. Il fit feu sur l'indigène avec un fusil et le blessait mortellement. Deux jours après, Benouchine décédait. L'accusé prétend s'être trouvé en état de légitime défense, l'Arabe s'étant baissé pour ramasser des pierres. M. Guignes, substitut, occupe le siège du ministère public. Il s'applique à détruire les affirmations d'Hemandez. Me Gandolfe plaide pour la défense. Après un court délibéré, la Cour prononce l'acquittement d'Hemandez. (Presse Libre du 19 mars 1930) Oran, 24 mars (de notre correspondant particulier). — Le 29 septembre 1929, vers 20 heures, trois indigènes, Achaba Bachir, Bourahia Abdellah, Abdeikader Bentemouche Miloud rejoignaient leur domicile au douar Ben-Daoud, les deux derniers soutenant le premier en état d'ivresse. A 3 kil. 400 d'Arcole, ils étaient croisés par une voiture attelée d'un cheval, conduite par l'accusé Castillo, et sur laquelle avaient pris place deux de ses amis. Soudain, un coup de feu retentissait, parti de la voiture. Achaba s'écroulait. Les recherches de la Sûreté établissaient que Castillo en était l'auteur. Tout en reconnaissant la matérialité des faits, l'accusé allègue pour sa défense qu'il avait cru à une agression de la part de la victime et de ses deux compagnons lorsqu'il arrivait à leur hauteur ; il était porteur d'une importante somme d'argent. Ministère public, M. Siché, substitut ; défenseur Me Gandolphe. M. Castillo est acquitté. La partie civile, représentée par M6 Mathiet Saint-Laurent fils, obtient 6 000 francs de dommages-intérêts. (Presse Libre du 25 mars 1930) Le fait seulement qu'on poursuive est d'ailleurs jugé scandaleux par la presse algérienne bien pensante. « Ce fait est-il répréhensible au point qu'il nécessite le déploiement de tout l'appareil judiciaire ? » se demande la très chrétienne Dépêche algérienne (9 mars 1928) en relatant l'acquittement du colon Ginestous qui avait blessé d'un coup de fusil, puis achevé à coups de crosse, un indigène coupable de s'être engagé sur un chemin privé desservant sa propriété. Cependant,
ici comme ailleurs, la solidarité de classe l'emporte sur celle de
race. Si le meurtrier arabe est fils d'un multimillionnaire, capable
de semer l'argent à pleines mains, et que la victime, même
européenne, soit prolétaire, le meurtrier est acquitté par la
cours criminelle (Dernière session de la Cour criminelle d'Alger :
le meurtre de la danseuse Fotius par le fils de Zerrouk
Mahieddine.) Considérant qu'il résulte du dernier recensement que la population française algérienne atteint 650 000 habitants et 5 000 000 passés d'indigènes ; qu'en vertu de la loi du 4 février 1919 la population musulmane est représentée dans les conseils municipaux, à raison de 4 à 12 conseillers suivant le chiffre des indigènes de la commune ; Considérant que ces conseillers sont élus au suffrage restreint ; Considérant qu'en faisant bénéficier des mesures susvisées les conseillers indigènes, le gouvernement français entendait montrer à la population musulmane toute sa bienveillante sollicitude, en même temps que tout son espoir de voir ses élus, en signe de reconnaissance, user avec droiture et modération, de la mesure exceptionnelle de faveur prise à leur égard ; Considérant qu'à aucun moment le législateur n'a songé à permettre à des conseillers indigènes, non naturalisés, généralement illettrés, élus à un suffrage restreint, s'alliant notamment à une minorité et parfois aux éléments de désordre, d'arbitrer et fausser les manifestations électorales dans les communes en faveur de chefs de municipalités ne représentent plus du tout les majorités, cependant nettement affirmées par les suffrages français ; Considérant que c'est malheureusement ainsi que se présentent, la plupart du temps, les résultats des élections municipales en Algérie depuis la mise en vigueur de la nouvelle loi ; Considérant qu'étendant, même à leur fantaisie, l'esprit de ladite loi, certains conseillers n'ont pas hésité à favoriser, au cours de la consultation de 1925, l'élection, en qualité de maire, d'un ancien caïd, non naturalisé, révoqué ; Considérant que si cette élection avait été définitive, elle eût été certainement déférée et cassée par le Conseil de la Préfecture, mais il n'en est pas moins vrai, qu'en attendant la décision de l'appel suspensif, elle eût permis au bénéficiaire de mettre à profit les fonctions dont il était illégalement investi en faveur de ses coreligionnaires, au détriment de l'élément français ; Considérant qu'une semblable compréhension de l'art. 12 de la loi du 4 février 1919, est de nature à porter gravement atteinte au principe de souveraineté nationale et est formellement contraire à l'esprit de la loi du 5 avril 1884 ; Considérant que cette situation commence à émotionner sérieusement la population française et même indigène algérienne ; Qu'à Mékia, le conseil municipal nouvellement élu comprend 5 Français et 10 indigènes dont 6 naturalisés ; Que cette situation a provoqué, de la part des électeurs européens de cette commune, une protestation portée devant le Conseil de préfecture où l'on peut relever les phrases suivantes : « Nous soussignés, électeurs français de la commune de Mékia, avons l'honneur de porter à votre connaissance la pénible situation où nous met l'élection de la nouvelle municipalité de notre village dans lequel la prépondérance française est en train de se perdre ; « Le nouveau Conseil comprend cinq membres français, cinq naturalisés et cinq indigènes, soit dix Kabyles pour cinq Français, tous, d'ailleurs, soumis à l'influence du caïd Cherfa ; « Parmi les cinq membres français, en dehors du maire et de son adjoint, figurent trois personnes de la même famille : le père, le fils (secrétaire de la mairie) et le beau-père de ce dernier ; «
L'adjoint au maire et plusieurs conseillers indigènes sont
illettrés. Considérant que si la jurisprudence du Conseil d'Etat a pu admettre qu'un seul conseiller français illettré put avoir recours à un de ses collègues pour la rédaction de son bulletin, sans pour cela violer le secret du vote en entraîner l'annulation de l'élection (C.E., 25 mars 1893, Election de Wleneuve d'Aveyron), cette jurisprudence ne saurait s'étendre à des votes où la presque totalité des conseillers, exceptionnellement admis à prendre part aux élections des maires et adjoints français, peut à tout instant violer l'esprit de l'art. 76 de la loi municipale ; Considérant
que pour l'élection du maire et de l'adjoint de Mékia, ce dernier,
lui même illettré, des conseillers illettrés ont dû recourir aux
tiers pour rédiger leur bulletin de vote ; Or, la
masse de ces derniers n'est pas capable de se défendre ou d'agir par
elle-même. Elle peut résister par inertie à la pénétration de la
civilisation capitaliste, mais elle est incapable, par elle même,
dans l'état actuel des choses, d'échapper à la domination
européenne. Le salut des peuples de l'Afrique du Nord n'est possible
que par l'union entre la masse immobile et la petite fraction
évoluée. L'une fournira sa masse, sa capacité millénaire de
résistance ; l'autre y ajoutera le ferment. C'est par la conjonction
de ces deux éléments que la Turquie a réalisé son émancipation :
la conjonction du paysan d'Anatolie immobile avec le Jeune-Turc de
Stamboul.
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